The Lighthouse est le dernier film de Robert Eggers (The Witch), tourné en 35mm, avec la collaboration de Jarin Blaschke (déjà présent sur son oeuvre précédente), mettant en scène Robert Pattinson (Cosmopolis, Map to the Stars, De l’eau pour les éléphants, Life, Twilight…) et William Dafoe (Spider Man, Aquaman, Death Note, Platoon, Beyond Two Souls, …) dans un récit marin loufoque et hallucinatoire.

Attention spoilers !

Une réalité mise en lumière

L’histoire se déroule en Nouvelle-Angleterre, dans les années 1890, et raconte l’aventure démente et hallucinatoire de deux gardiens de phare.

The Lighthouse

Ce récit est inspiré par les recherches de Eggers, allant des lectures de Melville (Moby Dick), ou Stevenson (L’île au Trésor), en passant par les interviews de Sarah Orne Jewett, qui a écrit sur les dialectes du milieu marin, et interviewé de nombreux marins et pêcheurs.

Mais ce n’est pas tout. En effet, ce récit démentiel est bel et bien tiré d’un fait divers, survenu en 1801, dans le phare des Smalls. Deux gardiens s’étaient alors retrouvés enfermés dans le phare lors d’une tempête. Malheureusement, le plus âgé meurt dans un accident, et l’autre, alors devenu fou, est persuadé qu’il sera accusé, lorsque le corps sera découvert. C’est pourquoi, après plusieurs semaines passées avec le cadavre à ses côtés, il décide de l’attacher à l’extérieur du phare, dans un cercueil fabriqué comme il pouvait. Or le mauvais temps détruit le cerceuil, laissant le corps apparent. Seulement, lorsqu’un navire vient à approcher l’île plusieurs mois après cet accident, ce dernier repart sans s’attarder, rassuré d’avoir vu un homme les saluant. Or, ce n’est autre que le corps chahuté par le vent.

L’histoire n’est pas sans rappeler le mystère des îles Flannan au 19ème siècle, où trois gardiens ont disparu sans laisser de trace, sinon un carnet de bord racontant une tempête que les îles alentours assurent n’avoir jamais existé, et des sautes d’humeurs de plus en plus fréquentes des trois marins.

Pour autant, si ces récits cauchemardesques ont inspiré le film, ce n’est pas exactement ce qu’il raconte car The Lighthouse n’est pas vraiment un film narratif à proprement parler, et n’a d’ailleurs pas énormément de dialogues. C’est avant tout un film symbolique, expérimental, et dont la plus grosse partie de la narration se fait par un travail grandiose sur la lumière.

S’il représente en lui-même un travail impressionnant de reconstruction d’une période historique, d’un métier (celui de gardien de phare), du milieu de marin avec tout le langage et l’argot qui lui est propre, The Lighthouse est historique à plus d’un titre. En effet, Eggers y réhabilite le théâtre classique, et fait appel aux fantômes de réalisateurs tels que Jean Epstein et Jean Grémillon, sans omettre des clins d’oeil plus évidents à Shining. Et sans doute aussi une référence à la saison 3 de Twin Peaks, dans l’accoutrement de Dafoe, qui rappelle celui des woodsmen de l’épisode 8, en noir et blanc lui aussi.

William Dafoe dans le film

Pourtant, malgré tout cela, la réalité n’est pas la plus grande évidence du film…

Un cauchemar sur pellicule

Si les fondations du film sont ancrées dans le réel, le long métrage en lui-même a tout d’un cauchemar, à l’instar de ce qui l’a inspiré, d’ailleurs. Et tout dedans viendra confirmer l’appréhension avec laquelle nous pouvons arriver devant ce film.
Tout d’abord, visuellement, le film promet, d’entrée de jeu, d’être perturbant, de par son format carré, le noir et blanc, brisant ainsi les codes du cinéma moderne. Ce format d’image, en 4/3 amplifie le côté claustrophobique du film, qui se déroule presque en huis clos, dans ce phare perdu en pleine mer. Les personnages sont enfermés, tant par leur situation géographique que par la production du film.

L’ambiance sonore déstabilise, et son contenu n’arrange rien. En effet, le son répétitif, abrutissant de la corne de brume du phare ponctue le film, ainsi que par le bruit des vagues énormes qui s’écrasent sur la roche de l’île.
Le film débute avec l’arrivée de Robert Pattinson, sur cette île mystérieuse, et sa rencontre avec William Dafoe. C’est alors que les deux protagonistes regardent droit dans la caméra avec insistance, lors d’un plan qui ne semble jamais s’arrêter. Leur regard est perçant, et créé un sentiment de malaise.

Le regard perçant des deux protagonistes

Malaise ne fait que croitre tout au long du film. Si les plans sont extrêmement longs, le film s’accélère paradoxalement à une vitesse folle, son rythme va de plus en plus vite à chaque minute qui passe. Nous nous trouvons pris au piège dans un tourbillon qui ne nous lâche pas jusqu’à la scène finale. Cette sensation, malaisante, provoquerait presque une sensation de nausée.
Le film est extrêmement organique, physique. Nous arriverions presque à sentir l’odeur marine, l’alcool versé par litres tout au long du film, jusqu’à l’essence qu’ils consomment. Le froid et l’humidité de la tempête qui frappe le phase sont également palpables, tout comme la chaleur qui se dégage de leurs moments d’ivresse.

Le spectateur s’aliène à essayer de savoir lequel d’entre eux est (le plus?) fou. Le film a une sorte d’aura qui envoûte, bien longtemps après la fin du film. Le chant de la sirène entendu, les marins perdent la tête, l’audience aussi. Mais le grotesque de certaines scènes pourrait avoir tendance à faire perdre de vue le jeu d’acteurs fantastique du duo Pattinson-Dafoe qui porte le film avec un talent indéniable.

Malgré tout, si l’on passe outre les flatulences à répétition, les scènes masturbatoires, le déversement de fluides, le film a bien plus à dire que cette apparence glauque.

Un récit de légendes

The Lighthouse ne peut être compris sans sa trame éminemment mythologique. En effet, outre le mythe de la sirène bien évidemment, le film conte les anciens récits grecs à bien des égards. Tout d’abord, l’histoire d’Ephraim cherchant à atteindre la lumière du phare et se brûlant n’est pas sans nous rappeler le récit d’Icare, cherchant à atteindre le soleil avant de se brûler les ailes.
Mais plus encore, le destin tragique d’Ephraim est le même que celui de Prométhée, volant le feu de l’Olympe, et dont la punition donnée par Zeus, sera de se faire manger les entrailles encore et encore par des vautours, expliquant ainsi la scène finale du film.

La colère du marin

De plus, le personnage incarné par William Dafoe ne cesse de faire des références aux légendes marines. Par exemple, il met en garde son jeune assistant au sujet des mouettes. Il ne faut pas leur faire de mal, car elles portent l’âme des marins morts en mer. Dafoe agit comme un dieu de l’Olympe, avertissant sans cesse les mortels des travers dans lesquels ils risquent de tomber. Il déclame des monologues quasi-lithurgiques, tel un possédé. jusqu’à se transformer lui-même en sorte de Poséidon à un moment donné.

Mais quid de cette transformation ? Les personnages sont-ils vraiment ce qu’ils sont ?

Un questionnement sur l’identité

Enfin, le film pose la question de la quête d’identité. De fait, plus l’histoire avance, plus les personnages que nous connaissons semblent bien plus ambivalents que ce qu’ils paraissent être. Ephraim Winslow et Thomas Wake renferment des secrets sombres que l’alcool dévoile peu à peu. Thomas Wake prévient Ephraim de ne rien lui dire de personnel sur lui, sans quoi ce sera la fin. Malgré tout, il enfreint cette consigne et cela les conduit à la paranoïa. Les deux marins refoulent leur noirceur, mais en sont emprunts jusqu’à la moelle. Aucun d’eux n’est profondément bon, mais aucun d’eux ne fait quoi que ce soit pour se racheter. Ils sont différents, mais pourtant se ressemblent étrangement, jusqu’à découvrir qu’ils partagent en réalité le même prénom.

De fait, Ephraim s’appelle en réalité Thomas. Il dévoile que ce nom appartient à la personne qu’il a laissé mourir. Dès lors, la confusion survient au sein du phrase. L’un comme l’autre est potentiellement dangereux, l’un comme l’autre est potentiellement un tueur. De même que les deux personnages sont ensemble dans ce phrase, et sont pourtant extrêmement seuls. Thomas Wake agit comme s’il était seul, se laissant aller à des flatulences fréquentes par exemple. Le spectateur en vient à se demander s’ils ne sont pas une seule et même personne, tant ils partagent de points communs, mais sont, de la même manière complémentaires : l’un travaille en bas, l’autre en haut, l’un dehors, l’autre dedans, l’un est âgé, l’autre jeune, l’un expérimenté, l’autre non…

D’ailleurs, les personnages eux-mêmes ne savent plus réellement. Après la lecture du journal de bord, une dispute éclate, et chacun déclare que c’est l’autre qui a voulu l’agresser. De même que Wake aurait tué son ancien associé, Winslow tue son chef à son tour.
Enfin, l’une des scènes finales vient lier leurs deux destins. Winslow prend la place de Wake en haut du phare, avant que sa punition ne tombe, et n’entraîne une autre boucle de souffrance perpétuelle, cette fois-ci physique et non plus psychologique.

Mais se punit-il lui même pour ses crimes ? Wake est-il le fruit de l’imagination de Winslow ? Poseidon l’a-t-il puni ? Par la malédiction des oiseaux de mer ? Jusqu’à quel point hallucinent les personnages ? La question semble rester entière à la fin du film.

Et vous ? Avez-vous réussi à faire la lumière sur ce mystère ?

Une identité confuse

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :