Le monde change mes oisillons, il change vite pour le meilleur et pour le pire, et je suis venu vous parler du meilleur. Au sortir d’une année mouvementée où la parole des femmes s’est encore un peu plus libérée, où le nombre de féminicides a atteint des niveaux records mais n’a en même temps jamais été autant dénoncé, où la question « Faut-il séparer l’homme de l’artiste ? » trouve de plus en plus une réponse négative, où des jeunes désespéré.e.s du monde entier s’échangent des memes dépressifs sur les réseaux sociaux en guise de thérapie, il est une artiste qui a décidé de se faire la voix de tou.te.s les meurtri.e.s de la vie. Les dernières années ont été particulièrement chargées pour elle également, et elle nous offre un regard sur ce qu’est sa vie aujourd’hui, sept ans après le début de son projet, alors que de profonds changement se produisent partout, dans sa personne comme dans sa musique. Mais trêve de bavardages, Kärscheras est de retour en ce début d’année et en écriture inclusive pour vous parler d’Electrochoc, le nouvel album de Mrs. Yéyé.

Il s’est écoulé un peu plus de deux ans depuis Hybride, mais on croirait qu’une éternité a passé. Entre-temps le projet électro-rock Mr. Yéyé est devenu Mrs. Yéyé, le jour même où sa meneuse a annoncé à sa communauté sa transidentité via une touchante vidéo sur sa chaine youtube. L’artiste traversait alors, de ses propres dires, une très mauvaise phase de sa vie déjà entraperçue dans des titres comme Sous la Surface ou Chute Libre sur le précédent opus.

Puis vint le concert du 8 juin 2018 au Flow, un tournant de ses propres dires. Exit la dépression, exit les mauvaises ondes, cette expression de tout le spectre émotionnel de l’artiste (du brise-cœur Ton heure viendra au puissant et alors inédit Rage, tout y est passé) a eu l’effet d’une catharsis sans pareille. Tout pile 4 mois après sortait le single Dans la Pierre écrit en collaboration avec Christophe Mali de Tryo, véritable tournant plein d’espoir face à la noirceur de la vie.

Et nous voici, plus d’un an et un financement participatif plus tard, avec ce nouvel album entre les mains. Le premier changement majeur se situe dans la production puisque Mrs. Yéyé redevient à l’occasion de cette sortie un projet solo et indépendant. La chanteuse a en effet choisi de se séparer d’un même coup des musiciens qui l’accompagnaient aussi bien en studio et de son label, le tout sans conflit aucun. Tout cet album a donc été entièrement écrit, composé, enregistré et mixé dans une chambre, comme à l’époque maintenant lointaine d’Eclore, l’expérience en plus.

 

Playlist youtube de l’album

Tracklist :

  1. Coups de sang
  2. Bonhomme
  3. Ultimatum
  4. Comme personne
  5. Tragédie
  6. Tout le monde n’aime pas le sexe
  7. Crève
  8. Ma chair
  9. Femme
  10. Si seulement le vent
  11. Dans la pierre

 

Coups de sang

Dès l’ouverture de l’album on s’attaque à un sujet bien gras : les relations toxiques. Ce titre électro-rock décrit un couple de ce type du point de vue de sa victime avec une précision et une exactitude presque douloureuses. Dans la musique comme dans le texte on s’enfonce de plus en plus dans la violence, à l’image de la spirale décrite, passant de petites concessions à un véritable enfermement sans qu’on parvienne à s’en apercevoir sur le coup. Le texte est parfois entrecoupé du témoignage, probablement réel, d’une ancienne victime ayant réussi à s’extraire de ce carcan.

L’auditeur.trice qui suit Mrs. Yéyé depuis longtemps ne sera pas dépaysé.e par ce titre introductif. On y retrouve tous les ingrédients de Cabaret Noir et Hybride, avec peut être un son plus électronique et des guitares moins agressives, plus modernes. Mais l’important n’est pas tant dans la forme que dans le fond. Ce morceau s’attaque à un sujet dur, d’autant plus qu’il est d’actualité pour de nombreuses personnes encore aujourd’hui, et comme vous allez le voir ce ne sera pas le seul.

Bonhomme

Après la gravité de Coup de Sang on est presque soulagé de tomber sur ce morceau à l’allure plus légère. Bonhomme n’est pas exactement joyeux, mais il aborde son sujet avec moins de gravité et une pointe de moquerie. En même temps, pour s’attaquer à la masculinité toxique le meilleur angle reste encore la dérision. Le texte se fiche ouvertement des adeptes de cette philosophie de vie et attaque sur tous les fronts : « drague » de rue intempestive, dick pics non sollicitées, homophobie banalisée, tout y passe. Le break est d’ailleurs une satire (ou peut-être pas ?) du discours tenu par ces gens terriblement sûrs d’eux à la virilité finalement pas si solide.

On abandonne presque le rock ici en adoptant une structure plus proche de celle de l’électro (build up/pré drop/drop/repeat) tout en gardant un instrumental de type guitare/batterie. Mais point de guitares bien grasses ici, le son s’allège, l’essentiel étant en réalité mené par la section rythmique. Les guitares servent presque exclusivement de lead sur les parties non-chantées. L’ensemble prend un tour très moderne qui, pour le coup, risque fort de laisser en plant les fans des précédents opus mais ravira les amateur.trice.s de rock plus moderne.

 

Ultimatum

Changement radical de point de vue sur ce troisième titre, Mrs. Yéyé abandonne le point de vue de la victime pour rejoindre celui de l’oppresseur.e. Le thème abordé ici est celui de Murmures, tube iconique d’Hybride. Il parle du passé de notre narratrice, et d’un comportement nocif envers d’autres qu’elle regrette amèrement aujourd’hui. Mais ce morceau porte un message bien différent ; là où Murmures était un combat schizophrénique mené par une haine de soi profonde et dévorante, Ultimatum est passé au-dessus de tout ça. Le texte est ici tourné vers l’avenir : le passé est ce qu’il est, mais l’avenir peut le racheter.

Depuis deux titres on s’éloigne de plus en plus du rock, et la rupture se fait encore plus nette ici. Plus aucune trace de guitare à part pour quelques légers leads, à peine une basse, des claps en guise de percussions, une batterie synthétique à souhait, le côté électro-pop de l’album est enfin pleinement assumé sur ce morceau encore plus personnel que les deux précédents. Mrs. Yéyé commence à nous dévoiler ici une nouvelle part de sa personnalité, prépondérante sur cet album : le magma bouillant d’émotions négatives a fait place à un optimisme à toute épreuve.

 

Comme Personne

Et rien de mieux pour incarner ce flux optimiste que le morceau suivant. Sa sortie s’est accompagné d’un clip touchant, mi-chanté mi-parlé, où des fans ont été invité.e.s à venir raconter leur histoire face caméra. Des gens qui ont traversé des périodes troubles de leurs vies et s’en sont sortis le jour où ils ont osé franchir un pas. Des gens qui pensaient n’avoir rien pour eux et ont pourtant trouvé tout un monde ouvert à leur portée le jour où ils s’y sont autorisés. Comme Personne glorifie la différence, la singularité en chacun de nous que nous apportons au monde qui nous entoure, le fait que chacun.e a le droit de vivre comme iel l’entend, selon ses propres désirs, et qu’il est important de savoir s’écouter soi-même avant de céder à la pression externe.

 

Tragédie

Nous voici arrivés à ce que je considère comme l’un des meilleurs morceaux de l’album, à la fois le plus dur et celui qui fait le plus de bien. Nous allons ici parler de suicide. Et ça fait un bien fou d’avoir un regard frais sur cette question. Mrs. Yéyé s’adresse ici à un.e proche parti.e de son propre choix, mais il n’est pas question ici de culpabilisation, de colère, de tristesse. Bien sûr ces émotions sont présentes, mais elles sont éclipsées par le vrai sujet du morceau : la compréhension. Il ne s’agit pas de pleurer une mort mais de respecter le choix qu’a fait une personne qui nous est chère, entre continuer à vivre une existence qui la faisait souffrir ou choisir de tout abandonner pour faire taire la douleur une fois pour toute. C’est un point de vue qui est très rarement adopté, la plupart des gens ne pouvant simplement pas se mettre à la place de quelqu’un dans cette situation et souhaitant donc le.a maintenir en vie en lui promettant un avenir meilleur (souvent à raison, quoique). Mais pas ici. Ici pas de dénonciation de l’« égoïsme » caché derrière un suicide, ou d’autres clichés cachant plutôt l’égoïsme de la personne qui les prononce.

Cette power-ballad électro (une originalité sans aucun doute) est une véritable épreuve pour la chanteuse autant que pour son auditeur.trice. On le sent parfaitement dans le tous derniers vers du morceau, qui synthétise le propos de tout le texte alors que la musique se coupe nette et que la voix de la chanteuse vacille :

« Je sais que t’as pas abandonné tu voulais juste plus avoir mal »

 

Tout le monde n’aime pas le sexe

Et sans transition retour à un morceau beaucoup, beaucoup mais alors BEAUCOUP plus léger sur un thème également bien moins pesant. Le titre dit tout, on est ici devant une apologie de l’asexualité. La chanteuse nous raconte son choix de ne plus continuer à avoir d’activité sexuelle alors que cela ne l’intéresse pas le moins du monde, et comment la seule difficulté qu’elle rencontre est l’incompréhension des gens qui l’entourent et voient en cela un problème. Une fois encore, un message assez peu diffusé dans l’industrie musicale, à l’heure où il est encore parfois difficile pour un.e artiste d’avouer appartenir à la communauté LGBTQI+, on imagine parfaitement qu’une orientation sexuelle consistant en l’absence total de désir sexuel peut laisser pantois beaucoup de gens jamais ne serait-ce que mis au courant que c’était possible.

Encore un texte porté presque exclusivement par Mrs. Yéyé auquel beaucoup de gens pourront sûrement s’identifier. Pour ce qui est de l’instrumental… mon avis est plus partagé. Il me fait l’effet d’un trip sous champignons, quelque chose de très coloré, sautillant, joyeux, avec une mélodie entêtante. Cela semble plutôt cohérent avec l’idée première du morceau, qui est de se libérer des pressions sociales pour vivre sa vie sans se soucier du regard du monde, mais autant le texte est bon, autant la mélodie me laisse assez dubitatif.

 

Crève

Fort heureusement tout ceci est contrebalancé par un nouveau retournement de situation totalement inattendu. Vous avez cru que Mrs. Yéyé s’était adoucie ? Mes chéri.e.s… Toute la violence et l’agressivité que l’on ne retrouve pas dans cet album se sont en fait concentrées dans ce discret titre d’à peine plus de trois minutes prenant le contrepied de toute l’œuvre. On retrouve ici les vieux démons auxquels on était familier, un besoin impérieux d’éclater des têtes digne du Break Stuff de Limp Bizkit, mais en bien plus noir. Il ne s’agit pas ici d’une colère aveugle mais bien d’une pulsion qu’on cherche à refreiner et qui n’en est que plus violente quand elle se libère.

Ce retour brutal à un rock presque metal vient se croiser avec un chant rappé du plus bel effet, avec des traces d’Horrorcore à la Ghostemane. Un des textes les mieux écrits d’un point de vue stylistique qui tranche avec tout le reste de l’album, ainsi qu’une structure inédite à base d’une évolution du couplet plutôt que d’une banale alternance couplet/refrain. En bref on ne comprend pas vraiment ce que ce morceau fout là, mais wow, on n’a vraiment pas envie qu’il en parte.

 

Ma chair

La positivité qui caractérisait l’album jusqu’ici semble en avoir pris un sacré coup avec Crève, et on croirait presque la voir peiner à se relever sur Ma Chair. Ce morceau nous parle d’acceptation de soi, et plus précisément d’accepter son propre physique tel qu’il est. Le morceau est découpé en trois parties notables : tout d’abord la dissociation du corps et de l’esprit où la narratrice dit ne pas se reconnaître dans son corps, puis un genre de paradoxe la poussant à faire le plus de mal possible à son corps via divers excès (le rendant encore plus détestable à ses yeux), et enfin un début d’acceptation au moment où elle réalise que son corps est le seul qu’elle aura jamais et qu’il vaut mieux travailler dessus plutôt que de chercher à l’user le plus vite possible.

Les complexes physiques sont quelque chose d’omniprésent dans l’humanité, et bien qu’il soit de plus en plus accepté aujourd’hui d’avoir un physique « atypique » (ne rentrant pas parfaitement dans les canons de beauté) il n’en reste pas moins que de nombreuses personnes s’identifieront sûrement à ce texte. Pas le meilleur morceau donc, mais peut-être le plus universel de cette tracklist.

 

Femme

Peut-être un des morceaux les plus personnels jusqu’ici, Femme nous parle de beaucoup de choses. Tout d’abord des dualités et contradictions imposées aux femmes dans notre société patriarcale, ainsi qu’aux hommes dans une moindre mesure également victimes de ces idées, mais aussi très vite de quelque chose de plus profond : « C’est quoi être une femme ? ». Mrs. Yéyé aborde dans ce morceau le sujet en apparence délicat de la transidentité, sa transidentité. Le questionnement est soulevé, est-ce que le genre se détermine par des critères physiques, biologiques, par des comportements, par une apparence ? Aucune réponse n’est apportée, à part celle-ci : « je sais que je suis une femme ». Et c’est là tout le message de ce morceau, peut-être qu’il est impossible de définir la notion de genre et que la seule chose qui définit celui d’une personne, c’est celui qu’elle s’attribue d’elle-même parce qu’elle le sait en son for intérieur comme une évidence.

Bien évidemment le titre ne tourne pas qu’autour des femmes trans mais bien de toutes les femmes. On y retrouve un clin d’œil au débat sur le voile, la condition déplorable des femmes n’étant évoquée dans le débat public que pour être instrumentalisée au profit de pensées racistes ou islamophobes.

Musicalement parlant cette composition n’est pas non plus en reste. On a affaire à une marche électro presque martiale, l’alternance kick/snare portant tout pendant ces trois minutes d’une puissance délectable. Femme ne nous parle pas de la femme des années 80 de Sardou tout juste bonne à être sexy et rouler des pelles à ses subordonnés, il nous parle d’une battante avançant implacablement à travers les difficultés que le monde lui impose uniquement sur le critère biologique de sa naissance.

 

Si seulement le vent

L’optimisme nous aurait-il donc vraiment quitté avec Crève ? On est en droit de le craindre, mais ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose. Avec ce titre sorti il y a maintenant presque un an, Yéléna touche encore son auditoire au plus profond de son âme. On nous parle ici de dépression, au sens le plus clinique du terme. Pas une douleur constante, pas une tristesse accablante, rien qu’un vide insatiable si dévorant qu’on en vient à souhaiter de souffrir juste pour ressentir quoique ce soit.

La musique est à l’image du texte, une nappe presque post-rock, mélancolique à souhait. Les percussions, éléments normalement marquant du mix, sont ici mise en retrait et filtrées à l’extrême comme si elles perçaient à peine à travers un mur épais, à l’image des sensations émoussées de notre narratrice.

Mais alors, est-ce vraiment ainsi que tout finira ? Parti sur de si bonnes bases, cet album va-t-il s’éteindre dans les affres de la tristesse et de l’oubli ?

 

Dans la pierre

Et bien NON cher.e lecteur.trice, bien loin de là, car voici le bouquet final de ce voyage, celle qui a été le premier single de cet album il y a plus d’un an et vient le clôturer aujourd’hui : Dans la pierre.

Ce morceau est à lui seul le condensé de tout cet album. Un hymne électro-rock à la fois aérien sur son couplet et écrasant sur son refrain portant un message fort et infiniment positif, voilà ce qu’est la nouvelle essence de Mrs. Yéyé. Le texte est parsemé de référence à d’anciens morceaux de la chanteuse (Sous la surface et Ton heure viendra pour ne pas les citer), tous deux centrés autour d’émotions négatives (le premier traitant de l’acceptation résignée de la dépression et le second de l’attente désespérée d’une vie meilleure), bien qu’il ne s’agisse pas ici de leur donner un écho, mais bien de les enterrer.

Cette poussée vers l’avant est parfaitement transcrite par cet instrumental triomphal qui englobe le tout, et appuyée par une voix narrative, un genre de témoignage parfaitement dans l’axe du morceau. Dans la pierre conclut parfaitement cet album en réussissant l’exploit d’être à lui seul plus positif que le reste de l’œuvre réuni, un final magistral à mi-chemin entre l’ancien style de Mrs. Yéyé et le nouveau.

 

 

Les plus audacieux d’entre vous ont peut-être tenté l’écoute de la version Deluxe de l’album contenant une série de versions acoustiques ainsi que le bonus track Impunis éternels abordant le sujet délicat (encore un oui) du harcèlement scolaire, ainsi que le tube instantané Rage déjà présenté en live avant même la sortie de Dans la pierre (sûrement hors de la tracklist principale parce que le mood avait évolué, ou à cause d’une possible redite avec Crève, mais tout de même trop bon pour être laissé de côté). Ces deux morceaux s’inscrivent parfaitement dans le reste de l’album, mais j’ai choisi ici de me focaliser sur la tracklist principale que nous venons de découvrir ensemble, me frappez pas please.

Mrs. Yéyé a changé. Dans son état d’esprit déjà, son point de vue est plus positif, il lui reste certes de la noirceur mais elle est bien plus diluée et canalisée que par le passé. Stylistiquement ensuite, sa voix se fait plus haut perchée, plus « féminine », une voix qu’elle assume enfin maintenant que sa transidentité n’est plus un secret. Enfin dans la production, plus de label, plus de groupe fixe, tout est fait main et la diversité parfois surprenante des compositions en témoigne. Mais loin d’offrir un résultat amateur, cet album est au contraire encore plus léché que les précédents et offre une authenticité mêlée à une production de niveau professionnelle. Ce disque est un véritable pamphlet porté au nom de tant de causes, et je ne peux que vous conseiller d’aller jeter un œil au travail de Mrs. Yéyé dans sa globalité.

D’ici là portez vous bien, remettez-vous au sport, et soyez heureux les enfants, c’est le plus important.

Artworks : Chaîne youtube de Mrs. Yéyé

 

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