Chapitre 86.5 : Sans Harnais

 

– Sulivan Senjin –

 

– Il viendra dans un éclair de lumière dorée et avec une force que vous ne pourrez supporter. La mort ne l’arrêtera pas ; elle ne fera que le rendre plus fort, jusqu’à ce que vous rencontriez une fin inévitable.

Je serrai les dents de toutes mes forces en écoutant la prophétie de ma soi-disante mort. En regardant l’oracle avec une profonde haine, je ressentis l’envie de me déchainer et de crier au mensonge. Mais je ne pouvais pas, car l’oracle n’avait jamais menti lors de l’une de ses prophéties. Toutefois, elle pouvait avoir tort à de rares occasions … Mais il ne s’agissait dans ce cas que d’erreurs mineures étant donné qu’elle ne pouvait pas voir le futur dans son intégrité. Seules les parties les plus importantes pouvaient être considérées comme réelles, et l’une d’elles concernait ma mort causée par un jeune homme, le fils de mon petit frère …

Ceci dit, l’oracle qui était une vieille femme s’arrêta de parler et la lueur dans ses yeux mourut, annonçant ainsi la fin de la prophétie. Cela me permit de réfléchir aux mots que je venais d’entendre.

Joanna, la femme de mon petit frère Aiden était actuellement enceinte de son troisième enfant. Aiden espérait qu’il s’agisse d’un fils afin que celui-ci puisse le succéder à la tête de la famille … mais maintenant … Que faire ?

Je me mis à réfléchir en repensant à la situation actuelle. Inconsciemment, j’avais pris la photo de ma femme et je l’avais écrasée dans ma main. Reprenant mes esprits, je la replaçai correctement et la contemplai longuement … Mon esprit se calma tandis que je regardais le sourire rayonnant de ma femme, Melony. Lorsque la photo avait été prise, elle portait une robe blanche d’été ainsi qu’un chapeau de paille et prenait une pose amusante … Le souvenir de cette photographie était à jamais gravé dans mon esprit, comme si tout cela était arrivé hier. Nous partions en lune de miel, et ce jour-là, Dieu me l’avais prise …

Envahis par l’émotion, je caressai le visage de ma femme avec mon pouce pour au final ne ressentir que la sensation froide et lisse du papier. Savoir que je ne ressentirais plus la chaleur de sa peau, il s’agissait pour moi d’une véritable tragédie. La douleur affligeant mon cœur se renforça, et ma résolution fit de même.

Pensant que je n’avais plus rien à faire ici, je pliai la photo et la rangeait dans ma robe. Regardant droit dans les yeux l’oracle, je me levai sans rien dire. Je voulus sortir du temple, mais …

– Sulivan, il existe de nombreuses raisons pour lesquelles les morts doivent rester morts. Que ce soit pour avancer vers une vie meilleure ou apaiser leurs esprits, il s’agit de la loi de la nature, et nous devons tous l’accepter.

– Mais c’est INJUSTE ! Il me l’a prise !

Je me mis tout à coup à crier en serrant le poing devant la vieille femme, sans la moindre raison évidente. J’avais probablement l’air d’un fou mais je m’en fichais, même si mon désir était idiot et égoïste, je me devais de l’accomplir.

En m’entendant crier ainsi, la vieille femme s’arrêta de parler et plissa les yeux. Elle m’expliqua ensuite sur un ton glacial,

– Le monde est injuste Sulivan. Tu devrais le savoir mieux que quiconque. Je veux juste te rappeler qu’à travers tes actes, tu risques de blesser les personnes qui te sont chères. Tes actions auront de lourdes conséquences que tu ne pourras probablement pas contrôler. Trainer les gens vers le bas avec toi, je crois me rappeler que tu n’avais pas recours à de telles méthodes par le passé, je me trompe Sulivan ?

Ses mots étaient comme une flèche raide et froide décochée en plein cœur ; chaque mot était prononcé de manière raisonnable, montrant la sagesse de cette oracle. Elle parvenait à me faire perdre mon calme en un instant, mais … ma décision était ferme, et rien n’allait m’empêcher d’atteindre mon objectif, pas même le fils d’Aiden.

Pensant ainsi, je retrouvai rapidement mon calme et me tournai vers l’oracle en quittant le temple. Cette rencontre était notre dernière.

– Personne ne doit savoir ce que nous nous sommes dit. Cela ne te concerne pas, alors occupe-toi de tes affaires vieille femme ; va prendre soin de tes petits-enfants plutôt que de moi.

M’exclamai-je sur un ton de pur dédain en me dirigeant vers la porte. Ouvrant celle-ci, j’entendis sa voix derrière moi.

– Oh, c’est ce que je ferais … Les secrets ne concernent que ceux qui les entendent. Je souhaitais juste t’informer sur les conséquences de tes actes. Je ne prenais pas soin de toi, je prenais soin des autres à travers toi.

Je fermai la porte, ces mots tournoyant dans mon esprit. J’y prêtais attention un instant avant de les repousser dans un coin de ma tête. Je me dirigeais maintenant vers la résidence principale Senjin ; là où mon petit frère, Joanna et leurs enfants vivaient. Il s’agissait d’une maison où je vivais par le passé avec ma femme, mais maintenant les choses avaient changées. Je m’étais isolé dans mes recherches et refusé la position de chef de la famille.

Puisqu’avec mon retrait, la position était vide, j’avais décidé de donner celle-ci à mon petit frère. A l’époque, j’étais bien trop instable mentalement à cause de la mort de ma femme. Je ne voulais pas que mon humeur influence la maison Senjin lors de ses moments les plus cruciaux. J’avais donc laissé la place à mon petit frère qui était déjà marié et possédait une première fille. Il vivait joyeusement en tant que mage disponible à l’embauche.

Lorsque je lui avais expliqué les circonstances de mon retrait soudain, il n’avait pas contesté ma décision et n’avait pas refusé comme pour la première fois. Je lui avais demandé d’accepter la position de chef de la famille Senjin, et au lieu de refuser, il avait accepté sans hésiter, prenant en compte ma santé et mon état mental.

La situation avait évolué de façon tout à fait ironique en 10 ans. Je me rappelais toujours lorsqu’à ses 12 ans, il rêvait de devenir un magicien parcourant le monde. Son rêve était de devenir célèbre, et il ne souhaitait pas endosser toutes les responsabilités qu’impliquait cette position de chef de famille. Honnêtement, il n’y avait jamais eu la moindre friction entre nous deux. Nous étions très proches l’un de l’autre malgré mes 2 ans de plus que lui. Maintenant les choses étaient différentes, je parcourais le monde pour mes recherches et Aiden s’occupait de la maison … Les priorités changeaient avec le temps, de même pour les gens. Les actions n’étaient que des leviers déclenchant ces changements majeurs, tandis que les moments ennuyeux passés avec les êtres chers devenaient des souvenirs à chérir … C’était pourquoi je ne comptais pas demander pardon, même auprès de mon propre frère, car je comptais supporter toute la haine dirigée vers moi, ce sans le moindre harnais.

Il s’agissait de mots que j’avais depuis longtemps gravés en moi, depuis l’instant où je m’étais assis à côté du cercueil de ma femme adorée. Sa mort remontait maintenant à 2 ou 3 ans, et depuis ce jour mon objectif n’avait pas changé. Mes recherches avaient grandies, de même pour les rêves et cauchemars concernant mon avenir.

J’allais à nouveau la retrouver et sentir la chaleur de son corps contre le mien, peu importe le coût.

Confirmant à nouveau mes certitudes, j’activai le cercle magique tracé sur le sol et affectant la maison. Il me fallait encore du temps pour confirmer mes plans avant la naissance de mon neveu.

 

– 2 mois plus tard –

– Wahhhhh !

Les cris d’un nouveau né enveloppé dans une serviette chaude retentirent. Il paraissait franchement dégoutant, mais tous les humains ressemblaient à cela à la naissance.

– Il est magnifique …

S’exclama Joanna, le front couvert de sueur. Il était évident que l’épreuve qu’elle venait de vivre avait été des plus éprouvantes. Sa capacité à ignorer cela était incroyable tandis qu’elle contemplait le nouveau-né.

– Laisse-moi voir, laisse-moi voir ! Ughh, il est trop moche !

– Ouais maman, tu dis n’importe quoi ! Il est moche !

S’exclamèrent nonchalamment les deux filles en voyant le nouveau-né, et elles n’avaient pas vraiment tort.

– Chhhhhut, il peut clairement vous entendre. Je n’ai pas besoin que deux jeunes filles jalouses mettent à mal son estime de soi. Je suis sûr qu’il deviendra sublime, comme votre père, alors taisez-vous et laissez-moi me reposer un peu.

La mère envoya un regard menaçant aux filles, les mettant en garde et leur demandant le silence. Puis, elle se blottit contre son fils, une expression de joie sur le visage.

– Je suis là ! C’est déjà terminé ? Est-ce un garçon ? Une fille ? Que quelqu’un me réponde !

A gauche, Aiden entra totalement paniqué dans la pièce. Il portait une robe d’affaires blanche, montrant qu’il se trouvait en plein milieu d’une réunion lorsqu’il avait appris l’accouchement soudain de sa femme.

– C’est un garçon, monsieur le beau gosse.

Ignorant les moqueries de sa femme, il regarda celle-ci, une expression de joie et de tendresse sur le visage.

– Haha ! Enfin !

Aiden cria de joie en se rapprochant de sa femme et en regardant son fils qui avait les mêmes cheveux noirs jais que lui. Les yeux du nouveau-né commencèrent à se fermer, ensommeillé tout en paraissant à l’aise dans les bras de Joanna.

Les deux jeunes filles parurent elles aussi excitées par l’évènement et se rapprochèrent de leurs parents pour contempler le nouveau-né.

Quand à moi, je me tenais à l’écart et les regardai tous les 5. La scène devant moi était celle d’une belle famille accueillant un nouveau membre dans ce monde ; une scène rare et dont les protagonistes pouvaient être fiers.

Malheureusement, je ne pouvais pas être à leur place.

Tout à coup, j’activai un sort dans ma main gauche, invoquant un sort massif de glace. Le sort arrêta momentanément tout mouvement dans un périmètre de 10 kilomètres. Toutefois, le temps n’était pas vraiment arrêté, il ne s’agissait que d’un arrêt des mouvements et sens directionnels.

Le sort était un sorte de rang 10 appelé Gel dimensionnel. L’utiliser nécessitait un gigantesque effort et son effet ne pouvait durer que 3 minutes. Je devais donc agir au plus vite.

Je me dirigeai vers cette scène familiale, me sentant dégouté de moi-même. Je pris le nouveau-né des bras de Joanna avant de le remplacer par un autre nouveau-né préparé à l’avance. Celui-ci n’avait qu’1 jour et je l’avais parfaitement déguisé. De plus leur apparence était étonnamment similaire, ce qui n’était pas étonnant étant donné  qu’ils venaient tous les deux de naitre, et j’avais été particulièrement sévère concernant la sélection.

Ma tâche terminée, je me téléportai hors de cet endroit, vers la prison céleste, la Prison de Solomon.

Réfléchir à un tel plan m’avait pris 3 semaines. J’avais considéré de nombreuses idées telles que tuer l’enfant directement ou le donner à un autre couple. Mais toutes cas idées étaient bien trop risquées, la mort n’était pas une option. Selon l’oracle, la mort n’allait que le renforcer, je n’avais donc aucun intérêt à adopter un tel plan. Le donner à un autre couple n’était pas non plus une option étant donné que cela n’allait pas l’empêcher de grandir et de peut-être un jour réaliser la prophétie. Non, il me fallait quelque chose de permanant … quelque chose capable de piéger les plus grands esprits de ce monde. La Prison de Solomon était ma solution.

J’avais tout préparé à l’avance et discuté du plan, ordonnant à ce que l’enfant ne soit jamais tué. Il devait vivre le reste de sa vie en prison avant de mourir de vieillesse, le reste ne me concernait pas. Ce service m’avait coûté cher, mais cela était nécessaire.

Je marchai sur la plateforme où se tenait un vieil homme louche portant une robe rouge. Cette robe rouge cramoisi enveloppait son corps et un livre était enchainé à sa hanche. Il jouait avec cette chaine lorsqu’il remarqua mon arrivée et me regarda ; ses yeux ne restèrent sur moi que quelques secondes avant de se diriger vers l’enfant dans mes bras. Il y avait sur son visage un large sourire, mais il ne s’agissait pas d’un sourire avide ou amusé … non, il regardait le nouveau-né comme s’il venait juste de trouver quelque chose dont il avait besoin.

– Bien bien bien, je suppose qu’il est temps.

S’exclama le vieil homme d’une voix rauque. Il se dirigea vers moi, ne pouvant pas voir mon visage dissimulé par un masque. Ma précaution était apparemment inutile car il ne fit que regarder le nouveau-né, ignorant totalement mon masque.

– Je m’attends à ce que vous complétiez ma requête monsieur, alors terminons rapidement cette farce.

Je voulais en finir le plus rapidement possible. Rester plus longtemps ici était dangereux.

Le vieil homme ne répondit pas mais hocha la tête. Après avoir pris doucement le nouveau-né dans ses bras, il commença à flotter dans les airs, en direction de la prison. J’avais essayé d’enquêter sur ce vieil homme mais je n’avais rien trouvé, ce qui était plutôt étrange. Toutefois, il s’agissait aussi de l’une des raisons pour lesquelles je l’avais choisi.

Regardant la silhouette de l’homme en rouge disparaitre au loin, je ressentis un profond regret coupable envahir mon corps. Je chuchotai doucement,

– Je suis désolé …

Ainsi, je partis, imaginant que maintenant, tout allait bien se passer …

En y repensant, je n’aurais jamais pu avoir plus tort.

 

Chapitre Précédent                                                                                                                              Chapitre Suivant

Accueil

2 réflexions sur “Le Rude Maître du Temps – Chapitre 86.5

  • Avatar
    27 septembre 2016 à 19 h 33 min
    Permalien

    😮 c son oncle qui la mie dans cette prison 😮 Merci pour le chapitre 🙂

    Répondre
  • Avatar
    27 septembre 2016 à 19 h 35 min
    Permalien

    Merci pour le chap !

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :