Chapitre 19 : La Soupe de Tomates Bouillies est Vraiment Délicieuse

La Légion Unie de Yalder reçut pour ordre de retourner à la Capitale Royale. Emportant avec lui les soldats vaincus d’Antigua et Belta, Yalder se dirigeait vers sa destination d’un pas lourd. Après avoir été démis de ses fonctions, il avait perdu tout appétit, et son visage avait grandement pâli. Puisque Yalder était en léger surpoids, Sidamo pensait intérieurement qu’il s’agissait peut-être d’une bonne chose.

Un messager envoyé par Sharov apparut devant Yalder,

‘Ne bougez pas et attendez les ordres’

En entendant cela, Yalder fut exaspéré, pensant, ‘est-ce qu’il s’est décidé à me tourmenter, maintenant ?’.

Sidamo tenta de le réconforter, ‘Allons, c’est une chance unique de corriger votre déshonneur’. Mais Yalder ne semblait pas comprendre ce que Sidamo essayait de lui dire. ‘Pour le moment, contentons-nous de suivre les ordres’, conseilla Sidamo, sans répondre à la confusion de Yalder.

De plus, afin de répondre à un ordre secret, Sidamo donna de nouvelles instructions à la Cavalerie de Schera. Elle était la plus puissante des cartes de sa main– La carte de la Mort.

‘Débarrassez-vous des seigneurs féodaux qui nous ont trahis, et rassemblez des informations.’

Dans la région sud du Royaume, les mouvements des seigneurs féodaux puaient la conspiration– et ces mouvements avaient atteint Sharov par l’intermédiaire de ses éclaireurs. Après enquête, il avait découvert que ceux-ci rassemblaient des quantités excessives de biens et de mercenaires. Étant donné la forte possibilité qu’ils se soulèvent tous ensemble, de concert avec l’ennemi, il avait feint d’abandonner Yalder, afin de l’envoyer comme unité secrète. Cela pouvait sembler cruel pour la personne concernée, mais la personnalité de Yalder l’empêchait de faire semblant, alors Sidamo n’avait pas d’autre choix. Puisqu’il avait une bonne raison d’être abandonné, et que cela n’allait pas éveiller les soupçons des traitres, Yalder avait été choisi. Sharov devait s’adonner à ce spectacle, car la situation était telle que même le contenu des conseils de guerre risquait de tomber dans les mains de l’ennemi en raison de la présence d’espions.

Sharov avait détecté les signes d’une probable attaque surprise de la part de l’ennemi, mais il n’arrivait pas à déduire la route par laquelle ils allaient attaquer : Cyrus, Sayeh, l’ennemi pouvait aussi attaquer le Bastion Roshanak. Actuellement, l’armée principale ennemie se dirigeait vers la route principale de Canaan, et une division de la Première Armée de Sharov s’était mise en formation pour l’intercepter.

Il ne craignait pour le moment aucune défaite. Après tout, l’ennemi ne faisait que les confronter, sans véritable assaut offensif. Seules des escarmouches sporadiques avaient lieu.

« Je le savais. Ils attendent quelque chose, c’est évident… »

« Je ne ressens pas le moindre désir d’attaquer de la part de l’ennemi. Vous avez sûrement raison, Maréchal. Nous devrions augmenter le nombre d’éclaireurs, et renforcer notre vigilance. »

Sharov murmura en regardant la carte, et le Général Major Larus lui fit part de ses doutes similaires. Ce dernier était un général approchant de la quarantaine, il n’excellait pas vraiment en termes de prouesses militaires, mais il possédait un talent sûr de commandement. Il était d’un naturel très coopératif, et un bon commandant avec qui travailler du point de vue de Sharov. Puisque ce genre de personne se faisait rare, Sharov souhaitait désespérément l’avoir à ses côtés. Les désirs de promotions de ses camarades lui importaient peu, le problème, c’était que beaucoup agissaient selon leur propre jugement.

Il ne voulait pas critiquer David, mort au combat, mais la perte de Belta avait été dévastatrice. Même s’ils parvenaient à protéger Canaan, l’Armée de Libération pouvait attaquer la Capitale Royale par l’intermédiaire du sud du Royaume. Avant que le Royaume ne tombe en ruine, il devait donc prendre certaines mesures. Mais les pions entre ses mains étaient bien trop peu nombreux. Sa Première Armée ne pouvait même pas agir librement. ‘N’y a-t-il pas un moyen de me débarrasser de ce parasite de Farzam ?’ pensa-t-il.

« A ce rythme, nous ne ferons pas le moindre progrès. Autant lancer une attaque sur l’ennemi. Aucun ordre ne nous est parvenu de la Capitale Royale, nous demandant de les annihiler ? »

Le Lieutenant Général Barbora souhaitait quant à lui une offensive proactive. Cet homme, une masse concentrée de désir de promotion, était étonnamment puissant lorsque le vent soufflait dans son dos, mais tout aussi faible en situation peu avantageuse. Il était le genre de personne incapable d’entreprendre des actions défensives. La plupart du temps, c’était ce genre de témérité qui causait le délitement des formations. Sharov n’avait pas voulu l’avoir à ses côtés, mais des circonstances politiques ne lui avaient pas laissé le choix.

« Veuillez ignorer les demandes d’un homme ne comprenant rien à la situation actuelle. Ce n’est pas le moment pour agir de façon irréfléchie. »

« Que dites-vous !? Ce sont peut-être les mots du Maréchal, mais il s’agit d’une insulte envers Sa Majesté ! »

« Je parlais de Farzam. Ces ordres stupides proviennent de cet homme. Un jeune qui n’a même pas été dans l’Armée ne devrait pas décider en temps de guerre. Bon sang, quelle terrible époque. Je me demande bien comment il a réussi à survivre aussi longtemps. »

« Votre Majesté. Vous ne devriez pas…. »

« Vous avez raison. M’apitoyer sur mon sort est futile. Nous devrions réfléchir à la façon de défendre Canaan. »

« ………. »

A la requête de prudence de Larus, Sharov s’éclaircit la gorge.

Barbora quant à lui semblait de mauvaise humeur.

« …..Il devrait être temps que le Général… Non, le Général Lieutenant Yalder arrive à la Capitale Royale. »

Afin de changer de sujet, Larus aborda le sujet de Yalder.

« Il devrait arriver dans les prochains jours. A l’avenir, je prévois de lui accorder une seconde chance. Son caractère décisif n’est pas pour me déplaire. Ce qu’il lui faut, c’est un peu plus d’humilité. »

Expliqua calmement Sharov en se caressant la barbe. Si tout se passait comme prévu, le travail d’élimination des conspirateurs et traitres devait déjà avoir commencé. De plus, ce Dieu de la Mort dont tout le monde parlait récemment était sous les ordres de Yalder. Dans une situation aussi critique, sa présence s’avérait rassurante.

Observant attentivement la carte de bataille reposant sur son bureau, Sharov mit au travail son intellect.

 

—Dans l’après-midi.

Baignés dans la lueur rouge des rayons du soleil, les 100 cavaliers menés par Schera avançaient en rang.

« Nous avons rencontré quelques difficultés inattendues. Nous ne nous attendions pas à un tel sens du devoir. »

Schera pressait sa monture d’avancer, sa faux posée sur son épaule. A côté d’elle se tenait Katarina, un sac en main.

Le sac, étrangement large, allait être une ‘preuve’ nécessaire dans la ville voisine. La chose contenue dans le sac en toile était fraiche, son fluide dégoulinant à travers.

« Grâce au superbe interrogatoire du Lieutenant Colonel, nous avons pu collecter la plupart des informations qu’il nous fallait. Vous avez même réussi à extrapoler de façon splendide le principal coupable. »

« Me féliciter ne t’apportera rien. Malheureusement, je n’ai plus rien sur moi. »

Schera haussa les épaules. Elle jeta un rapide coup d’œil en direction des cavaliers derrière elle.

« Une fois arrivés, occupez-vous de réapprovisionner nos vivres. J’ai tellement faim que je pourrais en mourir. Malheureusement, j’ai mangé tout ce qu’il nous restait. »

Elle secoua à l’envers un petit sac. Tout ce qui en sortit furent des miettes de pain. Qu’elle le veuille ou non, il ne restait plus rien à l’intérieur. Et ce n’étaient pas ses plaintes qui allaient lui remplir l’estomac. Au contraire, cela ne pouvait lui saper que davantage d’énergie.

« Sir, laissez-moi faire. J’ai apporté avec moi un ensemble d’outils de cuisine. J’ai aussi réussi à récupérer quelques ingrédients, alors je suis certain de pouvoir vous satisfaire. »

Le cavalier sourit, dévoilant ses larges dents blanches.

« Quant les as-tu achetés ? »

« J’ai profité de vos tours de garde. »

« Oh, je vois que tu essayes de gagner des points ! »

La foule de cavaliers érupta bruyamment. Schera quant à elle se contenta d’acquiescer, un large sourire joyeux sur le visage.

« J’attends ça avec impatience. Dépêchons-nous de terminer notre mission, puis profitons d’un bon repas. J’espère que cette fois-ci, nous prendrons moins de temps. »

« Sir, nous arrivons bientôt ! »

La ville de Millard se tenait au loin, ses portes d’entrée fermées. La ville se trouvait à l’ouest de la future Forteresse Cyrus en construction. Son Seigneur Féodal, Evjen, semblait entendre raison contrairement aux autres nobles, et sa réputation auprès des soldats et des citoyens était favorable. De plus, c’était un excellant commandant, ayant à plusieurs reprises servi de médiateurs entre les différents seigneurs voisins.

Le drapeau du Royaume dansait au dessus de la ville, mais sur les remparts brillaient les yeux d’archers préparés au combat. Les coins de la bouche de Schera se soulevèrent. L’évidence de la situation l’arrangeait grandement.

—La cavalerie fit un léger aller-retour devant la porte, avant d’entrer une heure plus tard.

 

Le Seigneur Féodal de Millard, Baron Evjen, était en panique. Bientôt, une unité de l’Armée de Libération allait traverser le pont ; alors pourquoi fallait-il qu’à cet exact moment, une unité du Royaume arrive ? Ses véritables intentions avaient été en grande partie dissimulées jusqu’à maintenant. En grande partie, car il n’avait pas assez de temps. Des provisions et du personnel étaient nécessaires à un soulèvement, ainsi que pour résister à l’hiver à venir. Pour cela, il avait réservé des fonds, employé des mercenaires et préparé des biens à offrir à l’Armée de Libération. Tout cela avait été fait dans les plus brefs délais.

« ……Que dois-je faire ? »

« Cher Père. L’unité du Royaume n’est pas encore entrée en ville. Chassons-les d’ici. Ils ne peuvent pas entrer ! »

Le fils aîné d’Evjen conseillait une posture sévère. Il était le fils chéri d’Evjen, plein de sagesse et au futur prometteur. Il allait un jour succéder à son père et hériter du territoire Millard dans le but de le développer davantage. Mais il était encore jeune. Il manquait d’expérience. Un jeune homme d’une vingtaine d’années ne pouvait décider seul de la conduite à tenir dans une telle situation.

S’ils décidaient de combattre, l’Armée du Royaume risquait d’immédiatement attaquer, et Millard tomberait. D’après le plan initial, l’Armée de Libération devait dans un premier temps attaquer la Forteresse Cyrus presque déserte. Le Royaume était censé ignorer Millard, qui serait ‘tombé’ aux mains de l’ennemi. Une telle décision de la part du Royaume aurait paru cruelle, mais correcte en terme de tactique. Mais l’opération risquait d’être réduite à néant si Cyrus ne tombait pas.

« Si nous les chassons, notre désir de nous rebeller deviendra évident, et ils nous attaquerons immédiatement. Ce risque doit être considéré. Après tout, nous ne connaissons pas les motifs de l’ennemi. »

« Je n’arrive toujours pas à croire que la cavalerie du Royaume ait été envoyée aussi loin et à un tel moment. Il est évident qu’ils se doutent de quelque chose ! Leur permettre d’entrer serait du suicide ! »

Evjen répondit calmement aux cris de son fils dont le visage rougissait.

« Ils ne peuvent pas être au courant de tout. Ils sont trop peu nombreux pour que leur but soit de supprimer une rébellion. Ils sont probablement là pour rendre compte de la situation tout en affirmant leur présence. Leur rôle est à la fois de nous surveiller et de nous menacer. »

La décision d’Evjen allait affecter les vies des seigneurs féodaux voisins. Dans une telle situation, leurs vies étaient entrelacées. Ils avaient pariés tous leurs jetons sur l’Armée de Libération. Plus aucune marche arrière n’était possible.

« ……..Alors, comptes-tu vraiment les laisser entrer ? »

« Si nous les laissons attendre davantage, ils risquent d’avoir des soupçons. Tout se passera bien si nous faisons passer cette attente pour de la prudence envers de potentiels cambrioleurs nocturnes. Quant à leurs questions, nous répondrons en fonction de la situation. Laisse-moi me charger d’eux. Occupe-toi de tout le reste, et ne quitte pas ta chambre. »

« ……Je comprends. Cher Père, prenez soin de vous, je vous en supplie. »

L’ai peu satisfait, le fils aîné retourna dans sa chambre où le reste de la famille attendait. Evjen fit venir les gardes et renforça le périmètre de la salle de réception. Il ordonna aux mercenaires à l’extérieur de s’équiper, et d’être prêts à passer à l’attaque à son signal. Si le dialogue échouait, il devait éliminer les 100 cavaliers. Le moindre survivant pourrait lui être fatal. Il devait à tout prix les exterminer.

« Maintenant, le reste dépend d’eux. J’espère sincèrement qu’ils repartiront sagement. Il vaudrait mieux éviter tout bain de sang inutile. »

Evjen avala une large bouffée d’air afin de calmer ses nerfs. Puis, il se prépara, le dos droit, avant de se diriger vers la salle de réception.

 

Parloir, encerclé de gardes.

Deux femmes officiers étaient présentes. L’une d’elles était une fille de petite taille, d’une vingtaine d’années voire moins. Elle était couverte d’une armure noire et souriait de manière intrépide. L’autre officier portait des lunettes et avait des cheveux gris-argentés. Un mignon ruban rose attachait ses cheveux derrière sa tête. Dès leur entrée dans la pièce, le regard des deux femmes se dirigea vers lui, comme pour l’examiner.

« Merci de venir dans un lieu aussi reculé que celui-ci. Je me nomme Evjen, gouverneur de Millard. C’est une joie de vous rencontrer. »

Forçant un sourire, il s’assit en face d’elles.

La petite fille s’assit, souriante. La femme à lunette resta debout à ses côtés, chuchotant à son oreille. D’après la situation, la petite fille tenait un plus haut rang. Il plissa les yeux pour vérifier, et remarqua sur son armure le rang de Lieutenant Colonel. La femme à lunette portait quant à elle un insigne de Second Lieutenant. Comment une fille à l’apparence aussi frêle avait pu devenir Lieutenant Colonel ? L’Armée du Royaume était-elle si désespérée ?

—Apparemment, sa décision avait été juste, pensait Evjen.

« Bonsoir, Baron Evjen. Je suis le Lieutenant Colonel Schera de l’unité de cavalerie affiliée à la Légion Unie de Yalder de l’Armée du Royaume. Et voici mon adjudante, Second Lieutenant Katarina. »

« Je suis Katarina. C’est un honneur pour moi de poser les yeux sur le célèbre Baron Evjen. »

L’officier du nom de Katarina baissa la tête. A ses pieds se trouvait un sac en toile, probablement un présent.

« Lieutenant Colonel Schera, et Second Lieutenant Katarina ? Et bien, faites comme chez vous. Vous avez dû faire de nombreux efforts pour accéder au rang de Lieutenant Colonel à votre âge. »

« Vous me flattez. Après avoir tué mes ennemis et avant même que je puisse m’en rendre compte, j’ai atteint ce rang. Je suis moi-même surprise. Je n’ai aucun don de commandement après tout. »

Répondit Schera en riant ; cependant, ses yeux ne semblaient pas rire. Elle continuait à observer le comportement d’Evjen. De même pour Katarina. Ses pieds étaient légèrement espacés, et elle se tenait de façon à pouvoir sortir son épée à tout moment.

Elles ne lui faisaient pas confiance. De larges gouttes de sueur apparurent sur le front d’Evjen.

« ……Et donc, que souhaitez-vous en venant ici à une heure aussi tardive ? Récemment, nous avons été visités par un cambrioleur nocturne. L’enquête est en cours, et j’accueille avec joie toute information que vous posséderiez. »

Evjen frappa dans ses mains, envoyant un signal, et du vin fut servi dans les verres placés devant Schera et Katarina. Du vin rouge. Instinctivement, il pensa qu’il s’agissait d’une couleur de mauvais augure. S’il frappait une seconde fois dans ses mains, les gardes allaient lancer l’assaut. Ces pauvres officiers seraient entrainées dans un large bain de sang. Si possible, il voulait en finir de façon pacifique.

Il priait donc pour être face à des personnes raisonnables. Au pire, il était prêt à les payer. Et s’il parvenait à les rallier à sa cause, il pourrait offrir un avenir radieux à ces deux femmes. Il ne devait plus exister la moindre raison de rester avec le Royaume, qui se dirigeait tout droit vers sa ruine.

« Vous devriez très bien le savoir, n’est-ce pas, Baron Evjen ? »

Répondit Schera en penchant son verre. Le liquide rouge fit des vagues dans son verre.

« Pardon, mais je ne comprends pas… Il semblerait que vous doutiez de mon humble personne. Je jure sur le Dieu Étoilé que de telles inquiétudes ne sont pas fondées. »

Déclara-t-il, le torse bombé. Un puissant éclat de rire retentit.

« —Ahahah ! Quel Dieu de pacotille, Baron Evjen. Allons, ne me faites pas rire autant. Mon estomac gargouille. »

« Je ne fais que dire la vérité. Expliquez-moi, pour que cet humble Evjen comprenne, la raison de votre venue. »

Evjen continuant à feindre son innocence, Schera secoua la tête, visiblement exaspérée. Katarina continuait à le suivre du regard, sans même cligner des yeux.

« C’est très simple, Evjen. Quand et d’où viendra l’Armée de Libération ? Si vous vous confessez maintenant, je vous laisserais garder votre vie. »

L’attitude de Schera changea brutalement, et celle-ci menaça Evjen avec l’expression d’une bête féroce. Evjen en perdit momentanément ses mots, mais reprit rapidement ses esprits. Il s’agissait d’une menace après tout. Cependant, c’était une menace vide à ses yeux. Il ne pouvait pas céder maintenant.

« …..Quelle impolitesse, Lieutenant Colonel. C’est extrêmement blessant. Quelle grave remarque envers un homme ayant juré loyauté absolue au Royaume ! »

« Dans ce cas, cela ne vous dérange pas si je considère que vous ne souhaitez pas me répondre honnêtement ? »

« Je ne suis pas en position de répondre honnêtement ; je ne sais même pas ce que vous me voulez ! Si vous êtes simplement venus m’accuser, vous pouvez immédiatement partir. J’enverrai plus tard une plainte officielle au Royaume. Vous aurez ainsi l’occasion de vous excuser ! Gardes, raccompagnez le Lieutenant Colonel ! »

Cria Evjen, mais aucun des gardes présents aux portes ne se manifesta. Tous étaient pétrifiés sur place, tels des statues.

« Hey, vous m’entendez !? Gardes ! »

« …..Qu’est-ce qu’il est bruyant. Katarina, immobilise-le. »

« Sir ! »

Katarina sortit sa canne et fit venir les gardes. Ceux-ci agrippèrent les bras d’Evjen, et collèrent son visage contre la table. Evjen était ainsi immobilisé par une force inimaginable de la part d’un humain.

« Q-Que faites-vous !? Bon sang, vous êtes fous !? »

Evjen érupta de colère, mais aucun des gardes ne bougea. Leurs yeux semblaient regarder dans le vide. Leur teint était sombre, et des couteaux acérés sortaient de leur gorge. Le sang était coagulé, formant une zone rouge sombre.

« —Qu-Quelles sont ces blessures ? Pourquoi peuvent-ils b-bouger !? V-Vous, qu’avez-vous… !? »

« Evjen. Vous n’êtes pas en position de vous inquiéter pour les autres. Je vous laisse une nouvelle chance. Réfléchissez bien. Si vous me dites tout, de manière honnête, je ne tuerai que vous. Nous avons des preuves, alors je vous conseille fortement d’avouer. »

Schera tapota lentement la table du doigt, lui offrant un dernier choix.

« P-Preuve !? Il est impossible que— »

« Nous l’avons. Une preuve incroyable qui devrait vous satisfaire. Une preuve tellement fraiche qu’elle est peut-être encore en vie. Regardez par vous-même. »

Attendant tout près, Katarina plaça le sac en toile sur la table. Le fond du tissu était devenu noir et émettait une puanteur horrible.

Katarina défit le nœud, et elle apparut…

« C-Czeslaw !? »

Czeslaw, le seigneur féodal de la ville avoisinant Millard. Les deux villes se tenaient à proximité l’une de l’autre, et entretenaient des liens d’amitié.

Il était le premier homme à qui Evjen avait dévoilé son plan. Maintenant, il ne s’agissait plus que d’une figure tragique.

« L’ancien seigneur féodal de la ville voisine. Il était plutôt têtu, mais au final, il a parlé à cœur ouvert. Il a parlé de l’emplacement des lettres que vous avez tous deux échangé. Il a parlé de votre plan. Cependant, vous seul devriez être au courant des éléments les plus capitaux, n’est-ce pas ? Voilà la raison de notre venue. Je me demande si vous comprenez. »

Près de la tête coupée de Czeslaw, elle jeta un tas de lettres. Des messages secrets initialement gardés à l’abri dans un coffre.

« ……..Kuh… »

« Alors, une réponse ? »

Schera posa la question finale.

Evjen, gardant le silence, secoua la tête de côté.

« J-J ne sais rien. Tout ça ne me concerne pas ! Si vous comprenez, alors dépêchez-vous de partir. »

Il essaya de se débattre pour échapper aux gardes l’immobilisant. Mais son corps ne pouvait pas bouger d’un pouce. Face à son attitude, Schera laissa échapper un long soupir de fatigue.

« J’ai faim, alors je voulais éviter tout effort inutile. Tant pis, finissons-en. »

« Lieutenant Colonel, laissez-moi faire cette fois-ci. Je lui ferais cracher le morceau, par n’importe quel moyen. »

« …….Tout ira bien ? Si tu n’y arrives pas, je peux m’en occuper. »

« Non, tout se passera bien. On ne dirait peut-être pas, mais j’ai quelques connaissances en la matière. Je ferais en sorte qu’il veuille de lui-même parler, alors laissez-moi vous montrer. »

Katarina joua avec ses doigts, comme si elle faisait rouler des choses dans la paume de sa main. Il s’agissait probablement d’une mauvaise habitude. Schera, supposant que tout allait bien se passer, décida de lui faire confiance.

« Bien, je vais rejoindre tout le monde dans ce cas. Les outils sont enfermés dans la pièce dont nous avons parlé. Il semblerait qu’il s’agisse d’une large famille. Utilise seulement ce qui est nécessaire, mais surtout, amuse-toi bien. »

« Sir, je m’en occupe ! …….. Bien, Baron Evjen, et si nous commencions ? »

Katarina s’approcha d’Evjen avant de lui chuchoter à l’oreille. Le ton de sa voix le fit frissonner de peur.

« A-Arrêtez ! Je ne sais rien ! Je ne sais vraiment rien ! »

« Il a fallu trois personnes pour le Baron Czeslaw. Combien en faudra-t-il cette fois-ci ? —Ufufufu. »

Forçant les gardes à le bâillonner, Katarina partit, Evjen sur son épaule.

Après avoir terminé son verre de vin, Schera posa le posa à l’envers sur la table. Une tâche rouge se propagea sur la nappe blanche. En son centre, une tâche noire se propageait elle aussi. Quelle étrange spectacle, pensa Schera, comme si rien de tout ça ne la concernait.

 

Place Centrale de Millard.

Les cavaliers cuisinaient autour d’un feu de camp. Autour d’eux se tenaient les mercenaires, une profonde soif de sang dans le regard.

Schera prit joyeusement la parole.

« Comment se déroulent les préparations du repas ? »

« Sir, tout se passe bien ! »

« Le menu ? »

« Du poisson et de la soupe de légumes. Nous avons aussi du pain, du fromage et la viande séchée habituelle. La soupe constitue le cœur du repas. Les légumes assaisonnés lui donnent toute sa saveur. »

« J’attends avec impatience. Mais d’abord, un petit peu d’exercice. »

Schera agrippa sa faux préalablement posée contre un mur. A l’exception du chef cuisinier, tous les soldats prirent leurs armes respectives.

« En-Enfoirés ! Vous voulez vous battre !? »

« Vous pensez pouvoir gagner avec aussi peu de soldats !? »

« Si vous ne voulez pas mourir, lâchez vos armes ! »

Les mercenaires tentèrent de les intimider. Tous attendaient le signal d’Evjen pour attaquer, mais les encerclaient déjà. Ils voulaient combattre ; tous étaient des hommes provenant de divers groupes de mercenaires dissous. Ils n’avaient pas besoin d’attendre les ordres d’un noble.

« Lieutenant Colonel ? »

« Tuez tous ceux qui sont armés. Considérez les autres comme des civils. Nous sommes dans une ville du territoire du Royaume. En cas d’erreur, nous risquons de nous attirer des ennuis. »

« Compris ! »

« —Tuez-les ! »

Au signal, les soldats chargèrent en direction des mercenaires. Schera ouvrit les hostilités en jetant des petites faux et tuant deux mercenaires sur le coup. Autour du feu de camp eut ainsi lieu une tragédie. Un mélange désordonné de mercenaires n’avait pas la moindre chance face à des membres de cavalerie entrainés et motivés. Ainsi, leur nombre se mit à diminuer incroyablement vite.

« H-Hey. Ne devrait-on pas les aider ? »

« A-Attends. Lâche ton épée. Ne t’implique surtout pas. Tu serais tué. »

Un homme, tremblant de peur, jeta son épée devant lui avant de fortement conseiller au mercenaire à côté de lui de ne pas s’impliquer dans ce combat.

« P-Pourquoi ? »

« ……Regarde leur drapeau. Noir, avec un corbeau blanc. J’ai déjà vu ce drapeau sur le champ de bataille. C’est une mauvaise nouvelle. C’est le Dieu de la Mort. L’emblème de Schera. Si tu ne veux pas mourir, dépêche-toi de lâcher ton épée ! »

« D-D’accord, j’ai compris. Je ne sais pas pourquoi, mais mon instinct me dit de t’écouter. »

Convaincu par le ton autoritaire de son voisin, le mercenaire abandonna son arme. Il n’était pas tout à fait d’accord, mais la vision devant ses yeux lui suffisait. Les parages entourant le feu de camp s’étaient transformés en une mer de sang. Les soldats marchaient sur les corps des mercenaires respirant encore, et les transperçaient de leurs lances. Une jeune fille coupait en deux un humain à l’aide sa faux avec une facilité déconcertante. L’homme était tout simplement incapable de comprendre ce qu’il voyait.

Ainsi, le dernier homme armé fut jeté au sol, et la femme officier marcha sur sa tête. En un instant, sa tête explosa comme une tomate. La scène ressemblait à un véritable cauchemar.

« Lieutenant Colonel. Nous avons fini de notre côté. Ces deux-là sont les seuls survivants. »

Affirma un soldat en retirant la poussière recouvrant son armure. Personne n’avait reçu la moindre blessure apparemment. Tous vérifiaient l’état de leurs armes.

« Bon travail. Mais, plus important, la soupe va bien ? Je me suis peut-être un peu trop emportée. »

Schera regarda inquiète l’intérieur du chaudron. Quelque chose de rouge y était mélangé. Mais le chef se mit à remuer le liquide, expliquant que ce n’était rien. Il avait l’habitude de cuisiner au milieu des champs de bataille. Rapidement, une délicieuse et appétissante odeur emplit l’air.

« Il n’y a pas le moindre problème. J’y ai rajouté des tomates ainsi que des épices. Cela vous permettra de vous réchauffer. »

« Parfait. En raison de l’approche de l’hiver, il fait de plus en plus froid. Réunissons tout le monde. Un repas est bien meilleur lorsqu’il est partagé. »

« Le Second Lieutenant Katarina ne devrait pas tarder à revenir. Je devrais avoir fini avant. »

« Je te laisse t’en charger. Je vais en profiter pour saluer les humains restants. »

Secouant d’un coup sec sa faux afin d’en retirer le sang, le personnage ayant joué un rôle majeur dans cette tragédie s’approcha.

Les deux survivants restèrent immobiles, tremblants de terreur. Schera s’approcha à portée de faux, puis à portée de bras, avant de sourire, dévoilant ses dents blanches tandis que sa paume, rouge de sang, caressait la joue de l’un des deux mercenaires.

Le toucher gluant et humide donna une impression de Mort à l’homme.

« Vous deux, vous avez fait le bon choix. Vous avez de la chance. Profiter-en pour avoir une longue et heureuse vie. Ce serait dommage de mourir en vain. »

« Hih, h— »

Schera continua à lui caresser la joue, peignant en rouge son visage. Mélangé au sang se trouvaient quelques morceaux de chair. L’homme ne voulait absolument pas savoir de quoi il s’agissait.

« Fufu, je ne vais pas vous manger. Nous avons une délicieuse soupe après tout. Si vous voulez, vous pourriez manger avec nous ? »

« —N-Non, enfin je…. »

« Si vous changez d’avis, revenez me voir. Nous passerons la nuit ici. A plus ! »

Schera retira enfin sa main, retournant au feu de camp de bonne humeur. L’homme au visage rouge fut instantanément soulagé, mais ne pouvait s’empêcher de suivre du regard le visage de Schera. Son camarade mercenaire tenta d’attirer son attention, inquiet, mais aucun de ses mots ne parvinrent à l’atteindre.

 

Une heure plus tard.

Katarina sortit de la maison du seigneur.

La soupe bouillonnait. Il allait bientôt être temps de manger.

« Alors Katarina, comment cela s’est passé ? Je me demande si tu as réussi. »

« Sir, il a tout dit. J’ai utilisé quatre personnes. Il était plutôt obstiné, mais au final, il s’est écrié ‘Je dirais tout, pitié’. Il aurait dû dire ça dès le début ; quel idiot. »

Expliqua Katarina en souriant. Son corps tout entier était couvert de sang, et des choses non identifiées collaient à ses vêtements et à sa peau. La personne en question ne semblait pas dérangée. Les cavaliers se contentaient eux aussi de discuter tranquillement.

Schera essuya la saleté recouvrant le visage de Katarina avec une serviette, puis celle recouvrant son armure. Face à ce geste, Katarina murmura ‘désolé pour le dérangement’. Ses mains continuaient toujours à jouer. Mais cette fois-ci, elles n’étaient plus vides. Deux sphères s’entrechoquaient, Katarina les faisant tourner habilement dans sa main. Elles ressemblaient à des noix, pensait Schera.

« Second Lieutenant, ce genre de choses ne te remplira pas l’estomac. Tiens, et jette ça. »

Schera lança à Katarina deux noix qu’elle gardait cachées sur elle.

« —Eh, d-d’accord. J’étais sur le point de les jeter. Merci infiniment ! »

De peur de les laisser tomber par terre, Katarina lâcha ses précédents jouets pour attraper les noix. Tombées au sol, les deux sphères prirent la poussière avant d’être écrasées sous le pied de Katarina, produisant au passage un bruit humide. Visiblement, elle était bien plus touchée par le présent de son officier supérieur. Elle se remit ainsi à jouer avec ses doigts, les noix s’entrechoquant bruyamment.

« Viens, profitons de notre repas tant attendu. Nous t’attendions.  Quant à notre rapport pour l’Officier du Personnel Sidamo, il attendra la fin du diner. »

« Compris ! »

Katarina salua, puis s’approcha au trot du feu de camp à ciel ouvert.

« Bien, mangeons. Quelle incroyable odeur. Le chef doit être vraiment doué. »

« C’est un honneur ! »

Le chef en question se leva, saluant avec respect ses supérieurs. Les soldats environnants se plaignirent, affirmant qu’il était trop bruyant, et se mirent à lui lancer des petits gravillons.

Uns par uns, la soupe, le pain, la viande séchée furent distribués, et tout le monde leva les yeux en direction du drapeau noir au corbeau blanc. Cette action n’était à l’initiative de personne. Elle s’était naturellement imposée— comme pour leur permettre de profiter de sa bénédiction.

A l’emplacement du repas vint avec hésitation le mercenaire ayant plus tôt jeté son épée. Lorsque Schera lui offrit une portion de soupe, il la remercia et but. Au centre de la grande place remplie de cadavres, les cavaliers profitèrent de leur soirée.

 

—Rapport de la Cavalerie de Schera.

L’armée rebelle traversera le Crête de Golbahar, dans le but d’attaquer la Forteresse Cyrus.

Ils seront au nombre de 3 000 soldats d’infanterie légère à l’avant, et de 5 000 à l’arrière.

Leur arrivée est estimée à trois jours à partir de maintenant, dans la matinée afin de profiter de la brume.

Les seigneurs féodaux voisins fusionneront avec eux et se rebelleront.

Veuillez consulter les documents présents afin d’être informés de l’identité des seigneurs féodaux en question.

De plus, Evjen et Czeslaw ont été reconnus comme faisant partie de l’armée rebelle, et ont été jugés.

Fin du Message.

 

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