Aaaaaah, vous avez donc réussi à braver le confinement et vous voici arrivés dans mon humble demeure. Il y a bien longtemps que je ne vous avais pas conviés pour parler musique il est vrai, mais quelle plus belle occasion que cette immobilisation forcée pour découvrir ensemble ce que l’année 2020 a à nous offrir de bon au milieu de tout ce chaos ? Vous l’avez compris, le vieux Kärscheras relance la machine à Kronik. Et pour bien redémarrer, en avant-première, nous allons parler d’une des sorties les plus attendues de cette année : What The Dead Men Say de Trivium.

Le quatuor floridien a su, au fil des ans, se tailler une place de choix dans le cœur de la communauté metal internationale. Il y a presque exactement deux ans et demi sortait leur précédent opus, The Sin and the Sentence. Avec cet album, Trivium affirmait une fois de plus la tendance globale qui régissait sa musique depuis quelques années, le metalcore des débuts se muant de plus en plus en le thrash mélodique caractéristique du groupe depuis plusieurs années. Car c’est bien là l’un des points forts de Trivium, sa capacité à se renouveler sans jamais se trahir, comme une déclinaison cachant toujours une nouvelle facette. Trivium surprend rarement, et pourtant chaque album reste parfaitement singulier et identifiable.

Après 20 ans de carrière certains pourraient prétendre que Trivium n’a plus rien à dire, ou que l’esprit du début a disparu, ou d’autres lieux communs dérivés du sempiternel « c’était mieux avant ». Mais les procès d’intention n’ont jamais été ma tasse de thé, et j’ai eu la chance de pouvoir découvrir cette sortie en avant-première. Alors poussez le volume à 11 et installez-vous bien au fond de votre siège, car je vous emmène aujourd’hui parler aux morts, et l’autopsie ne sera pas de tout repos.

       Tracklist :

  1. IX
  2. What the Dead Men Say
  3. Catastrophist
  4. Amongst the Shadows and the Stones
  5. Bleed Into Me
  6. The Defiant
  7. Sickness Unto You
  8. Scattering the Ashes
  9. Bending the Arc to Fear
  10. The Ones We Leave Behind

L’album s’ouvre sur une intro quasi-acoustique assez sombre. Le titre IX est évidemment une référence au fameux XIX de Slipknot (non) (genre vraiment pas). Le morceau se découpe en trois parties : une première assez douce et reverbérée, la seconde reprenant le thème de la première en dégainant les guitares saturées, et enfin la dernière plus groovy, juste avant d’attaquer en trombe le morceau éponyme de cet opus.

What the Dead Men say est un exemple typique du style des albums récents de Trivium. Des riffs assez lourds entrecoupés de refrains à peine plus mélodiques, mais sans jamais devenir lyriques. Ce morceau reste globalement très thrash et ne surprend pas beaucoup, bien situé dans la lignée du précédent album. On y retrouve cependant quelques belles utilisations de tremolo picking, notamment l’intro émulant une sirène. Trivium place le premier morceau de cet album dans la continuité de l’évolution récente de son style. Et pourtant, on pourrait difficilement être plus éloigné de la réalité.

Le premier single de cet album, Catastrophist, est un bond dans le temps instantané. Presque tout dans ce morceau, dans sa structure, son esprit, rappelle l’album Shogun. Le parallèle n’est pas évident à la première écoute, mais après s’en être bien imprégné on retrouve bien vite une vibe semblant tout droit sortie de Down From the Sky avec ce refrain en escalade changeant de tempo à chaque nouvel échelon avant d’arriver à l’explosion lyrique du refrain. Le parallèle se retrouve même dans les textes, les deux morceaux faisant office de critique sociétale.

Mais il ne s’agit pas d’une copie conforme pour autant, loin de là. Catastrophist est innovant dans son écriture, surtout sur les couplets dont la dynamique est plus large que Down From the Sky qui restait violent de bout en bout. Le refrain est la partie la plus semblable, mais celui de Catastrophist, servi par une montée en puissance plus progressive, est bien plus efficace à l’oreille, bien plus groovy. Le morceau dans son intégralité dégage une énergie incroyable, semblant ne jamais s’arrêter dans une escalade continue.

Et à ce stade vous avez probablement déjà saisi la dynamique globale de la suite. Cet album est un véritable retour aux sources pour Trivium. On y retrouve de nombreux emprunts à Shogun, un certain nombre de morceaux étant complètement ou partiellement dans le style de cette période. On a déjà cité Catastrophist, mais le titre suivant Amongst the Shadows and the Stones est aussi très inspiré du plus japonais des albums de Trivium jusque dans son solo en shred effréné si typique de cette période, croisant son style avec celui de The Crusade, ainsi que Sickness Unto You plus tard sur l’album.

Mais même si l’ombre de Shogun est bien présente, le parallèle n’est pas forcément évident, et peut-être passerez-vous à côté sans le sentir. En revanche, même en le voulant, vous n’échapperez pas à Ascendancy. L’album regorge de moments de pur metalcore des origines, l’auditeur a sans cesse l’impression de se retrouver perdu en 2005, comme sur le tube instantané qu’est The Defiant.

Cet ovni, complètement impensable en 2020 et pourtant bien présent, aurait très bien pu être un bonus track d’Ascendancy tellement tout est là. Le riff gras en quasi palm mute entrecoupé de bouts de phrases mélodiques harmonisées, Matt Heafy qui revient se casser la voix dans des aigus abandonnées depuis plusieurs albums, et le refrain, mais quel refrain ! Une montée épique en chant clair à l’image de tout le morceau, appuyée par une marche mid-tempo portée par la batterie.

The Defiant incarne à lui seul toute la démarche de l’album, un retour aux sources inespéré et jouissif. Trivium allie à la perfection nostalgie et nouveauté avec des riffs thrash plus récents et des éléments metalcore totalement désuets mais remis au goût du jour par un style de jeu moderne. Le tout est appuyé par une production incroyable faisant la part belle à la basse, bien plus marquée que dans la plupart des albums du genre.

L’ensemble forme des murs de sons massifs et portés par des mélodies donnant une sonorité épique à l’ensemble. Ce sentiment est renforcé par le fait que l’album ne respire jamais. Les morceaux sont complexes et enchaînent des breaks toujours plus inattendus, What the Dead Men Say n’échoue jamais à surprendre son auditeur, chaque morceau se dépliant en plusieurs parties bien distinctes, en conservant toujours son rythme effréné.

Mais ne me faîtes pas dire ce que je n’ai pas dit, What the Dead Men Say n’est pas un album tourné vers le passé. Les morceaux, bien que fortement inspirés par les précédents opus du groupe, parviennent à innover, et certains titres échappent même presque totalement à cette démarche de retour aux sources, apportant des sonorités jamais entendues chez Trivium. Je pense notamment à Bending the Arc to Fear situé quelque part aux alentours du death mélodique, croisant les influences, ou encore à Bleed Into Me. Cette « valse » est ce qui se rapproche le plus d’une power ballad dans tout l’album, bien que la comparaison soit hasardeuse. Cette piste au rythme plus lent que la plupart des autres de l’album reste pourtant entraînante grâce à son rythme ternaire et sa batterie réglée au millimètre et la mélodie est ici encore plus prépondérante que sur le reste de l’album pourtant déjà très axé sur ses refrains quasi-lyriques.

 

Le groupe reste parfaitement fidèle à lui-même, revenant sur ce qui a fait son succès et s’en servant comme d’un tremplin pour s’élever plus haut. Cet album emprunte beaucoup à ses prédécesseurs, mais le mélange produit par tous ces croisements d’influences finit par produire quelque chose de neuf, de jamais entendu avant. Le mixage est d’une qualité époustouflante, formant des murs de son et laissant parfois beaucoup de place à la basse, parti pris peu courant mais toujours agréable. Et bien évidemment les autres membres du groupe de sont pas en reste, la batterie produisant une impressionnante démonstration technique tout le long des morceaux, et les guitaristes explorant des sonorités du Trivium old school comme les solos en shred de Corey Beaulieu, complètement dans le style de ceux de Shogun.

Trivium revient au top de sa forme avec ce nouvel opus. What the Dead Men Say est un enchaînement de tubes instantanés comme on en voit rarement et se hisse instantanément au sommet de la carrière de la formation. Cette sortie saura toucher même les plus nostalgiques d’entre vous, un album presque épique tant il semble inarrêtable, ne reprenant presque jamais son souffle au milieu de ses riffs effrénés et de ses refrains lyriques incroyablement efficaces. Le résultat dépasse de loin toutes les attentes qu’on pouvait avoir à propos de cet album, et nul doute qu’il s’agit là d’une des meilleures sorties de 2020. Reste à le laisser mûrir pour déterminer si, oui ou non, nous avons affaire à un nouveau Shogun, mais cet opus reste sans conteste uniformément excellent.

Et quant à moi je vous laisse pour aujourd’hui et vous retrouve bientôt. En attendant restez chez vous, prenez soin de vos proches, et écoutez Trivium les enfants, parce que profiter des bonnes choses c’est important.

Crédits Photographie : Trivium/ RoadRunner Records /// Illustration : Ashley Heafy & Micah Ulrich

 

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