Chapitre 15 : Même les Fruits Pourris Ont l’Air Délicieux de Loin

L’une des raisons du déclin du Royaume était son lourd système de taxes. Les plus riches vivant dans le luxe formaient une petite partie de la population, mais la majorité des citoyens du Royaume était constituée de paysans oppressés. Les violents collecteurs de taxes apparaissaient et prenaient possession du peu que ces derniers possédaient. Des punitions étaient même réservées aux personnes qui ne pouvaient pas payer la quantité établie. De même pour les refus de conscription. Le peuple du Royaume en avait assez.

Pourtant, peu étaient prêts à se rebeller, puisque l’oppression était devenue une habitude. Malgré les obstacles, malgré les famines et les morts, le peuple refusait de tuer. Mais lorsqu’un danger menaçait directement la vie d’une personne, celle-ci était prête à prendre les armes.

L’humain n’était pas le genre de créature à offrir son cou en silence, ni à rester victime.

Ce qui avait changé les lamentations de ces hommes en rage profonde, c’était un simple évènement.

—La Révolution Tenang.

 

Ayant émergé victorieuse du combat quelques jours plus tôt, l’Armée de Libération de la Capitale Royale déplaça ses quartiers généraux de la Forteresse Salvador vers le Château Antigua. Ainsi, les rebelles s’approchaient de la Capitale Royale. De plus, les soldats ennemis ayant jeté les armes furent ajoutés effectifs, et le champ d’action de l’armée fut augmenté. Sans oublier que le Grand Pont Sulawesi était maintenant en leur possession. Actuellement, l’Armée de Libération capturait les forteresses et villes de la région de Belta. Ainsi, si le Château Belta, abritant David, tombait, la Zone Frontière Centrale allait tomber sous l’influence de l’Armée de Libération. Cela renforcerait leur faible emprise sur la région, et permettrait de lancer une invasion en direction de la Capitale Royale.

Tandis que l’Armée de Libération enchainait les victoires, le moral des officiers et des hommes augmentait de concert. Même si un lourd prix avait été payé, ils étaient prêts à se lancer dans la bataille pour le bien des citoyens oppressés.

Tout le monde partageait les espoirs et rêves du jeune symbole, la Princesse Altura.

 

—Salle de Conférence du Château Antigua. Plusieurs officiers militaires et officiers civils étaient rassemblés.

Ici, les sujets concernant les affaires militaires, les affaires financières, le gouvernement et la diplomatie étaient débattus, et Altura menait son règne. L’Armée de Libération agrandissant actuellement sa sphère d’influence, et une montagne de défis se dressait face à elle. Actuellement, les évènements après l’engagement de la Rivière Alucia étaient discutés.

« —Au cours de cette bataille, est-il vrai que nous avons subi de nombreuses pertes civiles ? Et pourquoi a-t-il fallu que Borjek meure ? »

Demanda tristement Altura. Le Colonel Borjek servait bien avant qu’elle ne lève une armée et était un homme extrêmement utile, prenant toujours soin d’elle. Il était un leader né, ainsi qu’un militaire de confiance. Altura voulait combattre à ses côtés. Elle voulait qu’il reste toujours derrière elle.

Les généraux présents semblaient tous abattus par la nouvelle. A cette question, le Tacticien Diener expliqua la ‘’Vérité’’.

« Oui. Les civils désarmés prenant refuge à l’arrière des troupes ont lâchement été attaqués par la cavalerie du Royaume. Ayant lancé une attaque surprise, ce groupe les a piétinés, ne prenant pour cible que les civils. Décidant de mettre un terme à cette atrocité, le Colonel Borjek est parti au front, et même s’il a vaillamment résisté, il a été tué au combat.  Toutefois, grâce à son noble sacrifice, de nombreux civils ont pu être sauvés. Le Colonel Borjek n’est pas mort en vain. »

En entendant les mots de Diener, les officiers militaires parurent indignés. Ces cavaliers étaient à leurs yeux une honte pour l’armée. Le royaume est-il si corrompu !? pensaient-ils.

Bien sûr, un groupe de personne remarqua que la ‘’Vérité’’ avait été quelque peu modifiée dans ce rapport. Mais aucune de ces personnes ne prit la parole. Après tout, ce n’était pas complètement un mensonge.

« …….Diener. Tu as dit qu’aucun civil n’allait être blessé. Voilà pourquoi j’ai accepté ton plan de faux soldats. Alors comment en sommes-nous arrivés là ? »

« Je ne pensais pas qu’un officier commissionné du Royaume prendrait l’initiative et ne ciblerait que les civils. Ces cavaliers n’ont visés que les plus faibles, et semblaient amusés par ce massacre, semblables à des bêtes. Ils n’ont probablement pas la moindre fierté en tant que chevaliers. J’admets mon erreur. »

Naturellement, il s’attendait à ce qu’il y ait des pertes civils. En cas de succès du plan, il avait prévu de traiter en héros les citoyens. Et si ces derniers étaient devenus victimes du feu croisé, il avait prévu de considérer la situation comme une tragédie. Dans les deux cas, le moral des troupes allait être amélioré, et des rumeurs sans fondements allaient pouvoir être propagées.

Après tout, les civils et citoyens désarmés du Royaume avaient effectivement été tués. Il comptait donc se servir de cette ‘’Vérité’’, y mélanger quelques exagérations, puis la disséminer afin d’accroitre la mauvaise réputation du Royaume. Il en avait déjà donné secrètement l’ordre à ses agents, actuellement dans la région de Belta. Les fruits de son labeur allaient apparaitre tôt ou tard.

« Offrez une rémunération aux familles des victimes. Ces civils ont coopéré pour la réalisation de nos rêves, et ont perdu leurs précieuses vies. Nous devons surmonter leur sacrifice et réaliser nos idéaux. Diener, aide-nous à cela. »

« Sir, laissez-moi faire. J’offrirai une récompense aux familles en deuil. »

« ………Rapport suivant. »

En entendant les mots de la Princesse Altura, un officier civil commença à lire de nouveaux documents.

« Une demande d’aide a été envoyée par un village agricole sous l’influence de l’Armée de Libération. Ils vivent dans la pauvreté et nous demandent des biens et vivres….. De nombreux autres rapports sont identiques à celui-ci. »

De nombreuses lettres témoignant de conditions de vie déplorables étaient adressées à Altura.

« Diener. Possédons-nous des surplus ? »

Tout à coup, tous les regards se tournèrent vers le Tacticien Diener, qui répondit sans le moindre changement d’expression.

« Nous ne possédons bien sûr aucun surplus, mais nous ne pouvons pas les ignorer. Après tout, notre grande cause est de défaire la monarchie actuelle et de sauver le peuple du Royaume. Ce futur est impossible si nous ne prenons pas soin du dit peuple. »

« Alors offrez-leur la charité en urgence. Montrez-leur la justesse de notre Armée de Libération. Nous devons faire abdiquer Kristoff, ce roi incompétent, aussitôt que possible. »

 « Je comprends. Laissez-moi m’occuper de cela. Nous recevons un flux incessant de biens et de vivres de la part de l’Empire —grâce à votre foi sans faille. »

De nombreux civils regardèrent Diener, l’air de vouloir lui demander ‘Mais de quoi parlez-vous ?’, mais Altura ne semblait pas remarquer un tel comportement. Tous les officiers civils savaient que les finances actuelles ne permettaient aucun surplus.

Puisque la région de Belta venait à peine de tomber sous leur influence, les taxes n’étaient pas très élevées. Du temps était nécessaire pour que le chaos se calme et qu’un système gouvernemental soit instauré.

Diener ignora les regards environnants provenant des officiers civils.

« Merci infiniment, Diener. Je te demande tellement. »

« Ces mots me suffisent. »

Diener ferma les yeux et salua. En voyant cela, Altura acquiesça.

« Y-a-t-il d’autres rapports ? »

« ……………… »

« Dans ce cas, cette réunion se conclut. Si quelque chose se passe, prévenez-moi immédiatement.

« —Sir, compris.  »

Lorsqu’Altura quitta son siège, les généraux la saluèrent avant de la suivre. Seuls Diener, toujours assis dans sa chaise, et le vice commandant de l’Armée de Libération, le Prince Alan, restèrent dans la salle de conférence.

Alan s’approcha de Diener, et lui parla à voix basse.

« …….Diener. Comptes-tu de nouveau répéter cela ? Considères-tu vraiment cela comme correct ? Tu ne sais pas quand Altura le découvrira. »

Alan était notifié des activités de Diener grâce à une unité d’agents de l’Empire. Il ne s’agissait pas d’une affaire qui pouvait être ébruitée, et un strict ordre de silence pesait sur les participants. Ces agents de renseignements étaient les protégés d’Alan, alors il leur faisait confiance. Bien sûr, il n’avait pas informé sa terre natale, l’Empire, au risque qu’à l’avenir l’information devienne une faiblesse.

Mais si la chose devenait trop intolérable, il comptait renverser Diener et le bannir. Il ne pouvait pas le laisser devenir la ruine de l’Armée de Libération.

« Absolument, et je fais attention à ne pas être repéré. Je laisse seulement mes propres mercenaires agir. Du moment qu’ils sont grassement payés, ils ne diront rien. En fait, ce travail leur plait. »

Il ne savait pas combien de hameaux ses mercenaires avaient attaqués jusqu’à présent. Ceux-ci étaient chargés de piller les villages, déguisés en soldats du Royaume. Tous étaient autrefois des bandits, et ils menaient avec joie leur travail actuel. Toutefois, il s’agissait seulement de pillages ; ils avaient pour ordre de ne tuer personne, dans la mesure du possible.

Après tout, ces villages pillés allaient entrer sous le contrôle de l’Armée de Libération. Leur force de labeur était précieuse. Lorsque ses mercenaires devenaient trop impudents, Diener s’en débarrassait puis engageait un nouveau groupe. Rien de plus simple.

Ces mercenaires n’étaient pas les compagnons de l’Armée de libération, seulement des pièces jetables.

« ………… »

Alan écoutait en silence tandis que Diener, apathique, continuait à parler.

« Je ne peux pas faire apparaitre des biens à partir d’air. Le monde n’est pas aussi généreux. Peu importe les moyens utilisés, je compte absolument les obtenir. Pour le bien de notre Armée de Libération grandissante, et pour le bien des citoyens sous notre juridiction. Un temps de paix nécessite un investissement initial. Ce sont seulement des mesures d’urgences jusqu’à ce que nous possédions des recettes fiscales stables…….. De toute façon, la prochaine fois sera la dernière. »

Détailla Diener, calmement mais rapidement. La Zone Frontière Centrale était une terre fertile. S’ils amélioraient le moral du peuple et créaient un gouvernement approprié, ils étaient sûrs d’obtenir rapidement des ressources. Ils pouvaient même commercer avec les nations voisines.

Ils comptaient baisser les taxes excessives, nettoyer les officiers du gouvernement et seigneurs féodaux corrompus, et mener une large réforme. L’Armée de Libération comptait attirer les membres corrompus du gouvernement, garantir leur position sociale, saper petit à petit leur pouvoir politique, et voler leur capacité à résister. Lorsque ceux-ci allaient découvrir avoir été trompés, tout allait déjà être terminé. L’Armée de Libération de la Capitale Royale avait déjà prise des mesures drastiques afin de nettoyer tout le pus accumulé.

Toutefois, pour accomplir cela, il fallait le soutien du peuple. Sinon, tout ne resterait qu’un simple rêve.

Une poussée était nécessaire pour transformer la haine du peuple envers le Royaume en soutien pour l’Armée de Libération.

« Cette fois-ci sera la dernière ? Que veux-tu dire par là, Diener ? »

« Si nous prenons le contrôle total de la Zone Frontière Centrale, nous n’aurons plus besoin d’organiser ces pillages. De plus, cette ‘’Opération d’Obtention de Commodités’’ finale sera suffisante pour porter le coup fatal au Château Belta. Puisque l’Armée du Royaume vient de subir une défaite écrasante, il n’y a pas de meilleure occasion pour effacer l’autorité du Royaume dans la région. »

Diener plaça une carte sur la table et pointa le Château Belta. Derrière lui se trouvait la ville de Tenang, marquée en rouge. Il ne s’agissait pas d’un endroit inclut dans leurs plans de capture.

« Nous sommes déjà en train de capturer des forteresses sur le front de Belta. Que prévois-tu d’autre ? N’allons-nous pas attendre le moment opportun pour encercler le Château Belta ? »

« —Insuffisant. Ce n’est pas assez. Le feu n’est pas assez puissant. Pour notre grande cause, ce feu doit devenir une flamme assez puissante pour détruire le Royaume….. Le commandant David ne peut probablement plus bouger. Il a peur, et ne fait que renforcer ses défenses. Un commandant qui a perdu confiance en soi, des soldats du Royaume en plein chaos, une population mécontente, et la propagation de l’infamie —toutes les pièces sont là. Il ne manque plus qu’à y mettre le feu. »

« ………..A quoi penses-tu ? »

Lorsqu’Alan le regarda sévèrement, Diener répondit tranquillement.

« A la victoire de l’Armée de Libération bien sûr, et à l’élimination de la monarchie actuelle. Ma vie est dévouée à ce seul but. L’Armée de Libération de la Capitale royale est tout pour moi. »

« Est-ce que les idéaux d’Altura existent vraiment en toi ? N’est-ce pas trop risqué ? N’est-ce pas toi, Diener, qui pervertit le plus ses idéaux ? »

« Dans ce monde, une guerre propre n’existe pas, Votre Majesté Prince Alan. Tout ce qu’il y a, c’est une réalité hideuse donnant envie de tourner le regard…… Toutefois, certaines choses doivent rester secrètes. Princesse Altura est très bien comme elle est. Le peuple voit en elle ses propres aspirations. Il en est de même pour les humains aussi sales que moi. »

Il se leva de son siège, fit face au Prince Alan, et le regarda droit dans les yeux.

« …….Prince Alan. Votre coopération est nécessaire. J’aimerai que vous endossiez le sale travail à mes côtés. Je veux que vous vous salissiez tant de déshonneur, que votre âme en devienne rouge sang. Nous nous couronnerons de saleté. Et, une fois cette guerre terminée, j’endosserai tous les péchés. »

Diener faisait un pari. Il était conscient des sentiments que cet homme avait pour Altura. Il était aussi conscient que ces émotions surpassaient l’affection qu’il portait à sa terre natale. Il comptait donc en profiter et ranger Alan de son côté. Il allait attacher ses pieds et ses mains pour que plus jamais il ne puisse se retourner. Ainsi, Alan allait pouvoir servir de négociateur avec l’Empire. Diener voulait donc l’attirer à tout prix.

« ………… »

« ………… »

Alan évita d’offrir une réponse immédiate. Une telle proposition nécessitait à la fois résolution et détermination. Il devait donc être certain de posséder ces deux qualités. Pour immédiatement couper tout motif personnel, sa main s’approcha de l’épée à sa hanche.

« ……….Est-ce vraiment pour le bien d’Altura ? »

« Pour que ses idéaux restent purs. Car la réalité ne l’est pas. Quelqu’un doit la protéger de cette boue sombre. Nous serons donc son bouclier. Je veux que vous endossiez ce rôle aux côtés de la Princesse. »

« ………..Je comprends. Je t’écouterai. Fais ce que tu veux de moi. »

Après un long silence, Alan accepta.

Ainsi, Diener lui fit discrètement part de son plan. Un plan qui aurait fait éclater Altura de rage si elle l’avait entendu. Il s’agissait d’un acte diamétralement opposé à ses idéaux, un plan sacrifiant la minorité pour sauver la majorité. Il n’aurait pas été étrange qu’Altura décide de l’abattre sur le champ, si Diener le lui en avait fait part. De même, aucun officier commissionné n’aurait pu rester silencieux. Une fois l’explication terminée, Alan sembla enragé et agrippa même Diener par le col.

—Pour la victoire de l’Armée de Libération de la Capitale Royale, Diener avait vendu son âme.

 

Dans un lieu à l’est du Château Belta existait une ville appelée Tenang. Protégé par de courts remparts, il s’agissait d’un simple hameau sans la moindre particularité.

Dans ce hameau, les paysans des villages alentours s’étaient soudainement réunis, furieux.

Chacun d’entre eux était armé d’une arme de fortune, et, fou de rage, approchait de la maison du seigneur féodal. Il s’agissait d’une ville sans la moindre défense à l’exception de ses remparts. Ainsi, les soldats qui tentèrent de leur bloquer la route furent poussés au sol et violemment tabassés.

Les habitants terrorisés, n’osaient quitter leurs maisons. Ils ne voulaient surtout pas être impliqués.

Lorsque la silhouette du seigneur abasourdi apparut sur la terrasse du bâtiment, les paysans éclatèrent de colère.

« « « Nous avons payé nos taxes. Nous avons accepté toutes les demandes. Alors pourquoi est-ce que vous nous tuez ? Essayez-vous de nous voler jusqu’à nos vies ? » » »

Criaient-ils.

Mais le seigneur féodal n’arrivait pas à comprendre leur mécontentement. Bien sûr, il leur imposait une lourde taxe. Il réquisitionnait aussi des biens sur ordres du Royaume afin de financer la guerre.

Mais il n’avait jamais ordonné la mort de quiconque. Il ne souhaitait pas se débarrasser de sa précieuse force de travail sans la moindre raison. Les paysans étaient privés de leurs possessions, mais il avait assez pour survivre. Sinon, sans peuple, il n’y avait pas de taxes. Voilà pourquoi les paysans ne pouvaient pas être tués.

« Je ne comprends pas ce que vous dites. Mais ce que vous avez fait ne sera pas pardonné. Dépêchez-vous de retourner au travail. Sinon, je devrais considérer votre action comme un acte de trahison envers le Royaume, et tout le monde sera appréhendé. »

Répondit-il.

Mais les paysans refusèrent. Un génocide avait actuellement lieu dans un village voisin. Très peu de personnes avaient survécues. De plus, tout le monde avait clairement pu voir l’assaillant. Il s’agissait de soldats du Royaume. Comment pouvaient-ils croire les mots de l’homme qui les oppressait ?

Même s’il était le seigneur féodal, il était difficile pour lui de forcer les paysans à partir. Des soldats avaient été perdus dans le précédent combat, et les gardes de la ville étaient très peu nombreux. Par leur simple nombre, les paysans venus se plaindre surpassaient largement les gardes.

Et tandis que le seigneur réfléchissait à un moyen de les pacifier…

Une flèche fut tirée de l’intérieur du bâtiment. Celle-ci s’enfonça profondément dans la poitrine d’une femme tenant un bébé en plein milieu de la foule. Le seigneur n’avait pas donné l’ordre d’attaquer, et pourtant, une flèche avait été tirée.

Un profond silence s’abattit sur les environs, maintenant remplis d’une profonde soif de sang. Et en un instant, cette soif de sang explosa.

« Tuez-le, tuez-le ! » Lorsqu’un tel ordre arriva, les paysans pénétrèrent de force dans la maison du seigneur féodal.

Les soldats furent tous tués à coup d’outils. Le mobilier de luxe fut brisé. Le seigneur féodal et sa famille furent trainés dehors puis brûlés vifs. Le bâtiment fut ensuite incendié, et la ville de Tenang entièrement occupée par les paysans. Les faibles hommes et femmes venant de vaincre leur bourreau éruptèrent de joie. Lorsque quelqu’un cria « Hourra ! », tout le monde fit de même.

—Au final, un drapeau fut brandit haut dans le ciel. Il s’agissait du drapeau de l’Armée de Libération de la Capitale Royale.

 

David succomba à un état de panique intense, apprenant la perte de Tenang, derrière le Château Belta.

Il ne s’agissait que d’un seigneur tué par un groupe de paysans, et de la chute d’une ville. Mais, paniquant en voyant sa retraite coupée, il avait arbitrairement ordonné « Il est inimaginable que de simples paysans osent tuer un seigneur. Exterminez tout le monde » puis envoyé 2 000 unités d’infanterie à Tenang.

Les paysans avaient bien résisté, mais au final, ils n’étaient que des travailleurs sans entrainement. En quelques heures, la porte de la ville fut franchie, et la ville envahie. Tous les participants à la rébellion furent abattus ; il s’agissait d’un massacre ignorant âge et sexe. Quelques habitants de la ville avaient même été mêlés à l’affaire. Toute personne suspecte avait été éliminée.

Les nouvelles de la ‘’Rébellion Tenang’’ et de ‘’L’Atrocité Tenang’’ se propagèrent dans la région de Belta, et de nombreux seigneur féodaux tremblèrent à l’idée de recevoir la colère des paysans. Plusieurs d’entre eux, de peur d’être tués, déclarèrent leur soutien à l’Armée de Libération. Les soldats chargés de la garde des forteresses perdirent tout désir de se battre, et jetèrent les armes avant d’ouvrir grand les portes. La plupart d’entre eux étaient des paysans conscrits dans des petits villages de la région de Belta.

En à peine 3 semaines, l’Armée de Libération parvint à capturer toutes les villes et forteresses de Belta, et il ne restait plus que le Château Belta. Le Royaume avait perdu tout pouvoir dans la Zone Frontière Centrale. De plus, la Quatrième Armée était davantage affaiblie par les nombreuses désertions et abandons de poste, et maintenant, seule une force de 10 000 hommes défendait le château.

David avait envoyé une demande de renforts urgente à la Capitale Royale, mais la seule réponse avait reçu était ‘’Défendez Belta jusqu’à la fin’’. Tandis que l’Empire montrait des signes de mouvement au Nord-ouest, aucune force ne pouvait être envoyée à l’aide.

Le Marchal Sharov avait demandé à ce que la Première Armée soit envoyée, mais le Premier Ministre Farzam avait refusé, considérant la manœuvre inutile. Selon lui, il fallait défendre en priorité la Capitale Royale, et il n’allait accepter aucune tentative d’affaiblissement de celle-ci.

A bout de nerfs, Sharov décida d’envoyer 5 000 de ses troupes en arrière-garde. Il les envoya au Bastion Roshanak, qui servait de mur à la région de la Capitale Royale. Après la chute de Belta, l’Armée de Libération allait probablement continuer son avancée et fondre sur la Capitale Royale. Pour gagner du temps, il fallait y retenir l’Armée de Libération temporairement.

Mais Roshanak n’était un bastion que de nom. Ses murs étaient bas, et la structure elle-même se tenait sur un sol plat. Le Général Yalder avait été choisi comme commandant des troupes. « N’agissez pas bêtement, et évitez toute ardeur excessive », lui avait-on ordonné. Aucune opposition n’était venue de la part des généraux. Après tout, ils considéraient Yalder comme une pièce jetable.

De l’autre côté de la carte, David s’était résolu. Il n’allait accepter aucune évacuation. Des biens continuaient à parvenir jusqu’au Château Belta, et l’endroit avait été fortifié en prévision d’un siège. Il allait s’agir d’une bataille de siège, sans le moindre espoir de renforts. Avant même le début du combat, le moral était au plus bas.

 

Quant à Schera, elle avait utilisé tout l’argent offert à elle pour l’organisation du siège afin d’acheter des provisions en masse.

Des rapports sur les agissements et l’approche de l’Armée de Libération lui étaient parvenus. Naturellement, il était impossible d’acheter aux villes voisines, qui n’étaient plus sous l’autorité du Royaume. Ainsi, elle n’avait pas eu d’autre choix que de s’adresser aux marchands traversant la Rivière Alucia, et d’acheter les produits de contrebandes de l’Union. Et bien sûr, les marchands en avaient profité.

Ils vendaient peu cher à leur partenaire, l’Armée de Libération, et faisaient exploser les prix pour leur adversaire, l’Armée de Libération. Bien sûr, ils faisaient ça afin de donner bonne impression à leurs futurs clients. Le Royaume leur servait de partenaire d’échange afin de combler le déficit.

Les prix avaient ainsi atteint cinq fois leur valeur initiale. Si ça ne vous plait pas, n’achetez pas, affirmaient les marchands.

Le bureau de Schera était maintenant entièrement rempli de sacs de blé et de nourriture séchée. Voyant ce paysage dans lequel il n’était même plus possible de s’asseoir, Katarina était abasourdie.

« Avec tout ça, nous pouvons survivre tout un mois si les provisions du château viennent à manquer. Maintenant, nous n’avons plus la moindre pièce. Quelle joie. »

S’exclama en tapotant d’un air satisfait un sac de blé, comme pour vanter son butin.

Katarina repoussa ses lunettes et observant la pièce. Il s’agit en effet d’une belle réserve, pensa-t-elle.

—Mais…

« Major Schera. Même si vous parvenez à vous barricader ici, une telle quantité ne me parait pas suffisante. »

Même si le château venait à tomber, Schera était capable de s’enfermer seule dans son bureau et de continuer à combattre. Du moment qu’il y avait de la nourriture, elle était prête à combattre indéfiniment. Katarina avait un espoir, elle voulait si possible être présente dans un tel moment.

Comment Schera allait-elle accueillir son dernier instant ? Quel visage son cadavre allait-il avoir ? C’était imprudent, mais elle ne pouvait dissimuler son intérêt pour la chose. Même si elle risquait de mourir juste après, Katarina souhaitait assister à un tel instant. Allait-elle sortir glorieuse de tout ça ? Allait-elle tomber en disgrâce ? Tout était encore à décider. Tout ce que Katarina pouvait faire pour le moment, c’était aider son officier supérieure. La détermination de Katarina ne faisait que grandir.

« Vous n’avez pas à vous inquiéter. Je vous offrirai votre part. La nourriture est bien meilleure lorsqu’elle est mangée à plusieurs. Mais il est vrai que si ma cavalerie mange, cette quantité disparaitra en un instant. »

Puisqu’elle n’avait pas faim, Schera semblait de bonne humeur.

« Merci de votre générosité. Toutefois, nous— »

« Peu importe, nous reparlerons de tout ça une fois la nourriture entièrement consommée, puisque réfléchir me donne faim. Oh, d’ailleurs, qu’est-il arrivé au Second Lieutenant Vander ? »

« Sir, il s’est enfermé dans ses quartiers. Il ne montre même pas son visage. J’ai entendu dire qu’il avait des problèmes de santé. »

« Oh, ce n’est pas si grave alors. Je dois maintenant me rendre dans le bureau de l’Officier du Personnel Sidamo. Faites ce que vous voulez en attendant. Reposez-vous bien, afin de ne pas vous écrouler au moment crucial. »

« Compris ! »

 

Schera se dirigea vers le bureau de Sidamo et toqua à la porte. Ce dernier avait perdu sa position de Chef Officier du Personnel, et occupait maintenant un bureau d’officier du personnel. Sur ordre de David, il s’occupait de la gestion du matériel.

« C’est le Major Schera. Vous m’avez appelé, Sir ? »

« Entrez. »

« Excusez-moi ! »

Après avoir répondu, Schera ouvrit la porte et fut accueilli par le visage sombre de Sidamo. Comparé à leur première rencontre, son visage semblait épuisé. Il avait probablement ses propres inquiétudes, mais Schera ne demanda pas de quelles inquiétudes il s’agissait, car en vérité, elle s’en fichait. Aujourd’hui, elle n’avait pas apporté de pain en cadeau. Elle l’avait déjà mangé plus tôt.

« Cela fait longtemps, Major Schera. Comme d’habitude, j’ai entendu parler de vos exploits. Grâce à vous, l’honneur du Général Yalder qui vous a recommandé a été préservé…….. On dirait que cet envoi d’adjudants n’a pas servi à grande chose. »

« Non, leur travail est extrêmement utile. »

« Tant mieux. Je comprends que vous êtes une existence qui ne sera pas facilement éliminée. D’ailleurs, votre infamie s’est propagée. Vous êtes maintenant le Dieu de la Mort du Royaume, le Major Schera Zade. Une commandante déplorable ayant massacré un grand nombre d’officiers, de soldats et de civils. N’avez-vous pas l’impression d’être constituée en ennemi juré de l’Armée Rebelle ? »

Un drapeau noir et un oiseau blanc —A l’issue de la Bataille de Traversée d’Alucia, le nom de Schera s’était propagé. Actuellement, elle était la personne ayant tué le plus de commandants de l’Armée de Libération. Tout le monde parmi les officiers et hommes de l’Armée de Libération connaissait son nom, et elle était reconnue comme le pire des ennemis, ne méritant que le mépris.

« Sir, je n’ai fait que tuer des membres de l’Armée Rebelle. Est-ce que cela pose problème ? »

« Aucun. L’infamie est indispensable pour un héros. Si nous gagnons, cette infamie se transformera en gloire. Vous devriez agir comme vous le souhaitez. »

Sidamo se mit à rire avec cynisme, avant de retrouver son expression habituelle.

« Compris, Sir. »

« Bien, revenons à la raison de votre présence. Malheureusement, le Château Belta tombera. Nous n’avons aucun renfort à l’horizon, et si l’ennemi nous encercle, nous ne pourrons pas l’arrêter. D’un point de vue objectif, il nous reste plus ou moins un mois, mais j’ai peur que de nombreuses trahisons surviennent. Combien de temps nous parviendrons à résister, seul Dieu le sait. »

Sidamo annonça tranquillement la chute du château. Si la police militaire l’entendait, il serait immédiatement arrêté. Mais mentir était inutile, alors il n’avait fait qu’annoncer la dure réalité.

Plusieurs choses étaient importantes pour un combat de siège : des vivres, le moral des soldats, et la possibilité de renforts alliés. Peu importe la résistance d’un château, celle-ci était vaine si l’intérieur était pourri. Si la moindre de ces conditions étaient manquantes, la défaite n’était qu’une question de temps.

Schera écoutait silencieusement Sidamo. Aucune surprise n’était particulièrement visible sur son visage. Elle semblait ne prêter pas la moindre importance aux paroles de Sidamo, qui commençait à sentir une douleur dans son ventre.

 « Si la situation ne laisse plus aucun choix, prenez vos soldats et battez en retraite jusqu’au Bastion Roshanak. Laisser la cavalerie mourir dans un château est le comble de la stupidité. Le temps nécessaire pour les entrainer, l’argent et les coûts de maintenance —tout serait réduit à néant. Si vous devez mourir, mourez en dehors du château. »

« Sir, je ferais de mon mieux pour mourir à l’extérieur du château. »

Inquiet qu’elle n’ait peut-être pas compris, Sidamo réexpliqua en termes plus compréhensibles pour la jeune fille.

« ……..Pour faire simple, ne voyez pas le destin de ce château comme votre destin. Rampez, résister jusqu’à la fin. Consultez en détail vos adjudants, c’est la raison de leur présence à vos côtés. »

« Sir, je comprends ! »

« Très bien. Rompez ! »

« Veuillez m’excuser ! »

Sidamo regarda Schera partir. Comme d’habitude, il ne savait pas si elle l’avait bien écouté, mais il pouvait sentir en elle un puissant charisme que seuls les braves guerriers au service militaire long possédaient. S’il avait vu directement Schera combattre, il aurait considéré cela comme naturel. Puisque la dernière bataille avait été perdue, elle pouvait dire adieu à sa promotion, mais elle méritait toutefois une médaille. Après tout, c’était grâce à son offensive osée que l’unité de David avait pu survivre au Grand Pont Sulawesi.

En parlant de David, celui-ci avait dépéri suite à sa défaite, et apparemment, il n’était même plus capable de se lever. Son glorieux futur s’était effondré, et l’infamie d’après laquelle il était le responsable de l’atrocité menée au cours de la précédente bataille s’était propagée.

Son nom souillé allait certainement marquer la postérité. Après tout, l’histoire était écrite par les vainqueurs.

Sidamo savait que David prévoyait de mourir ici. S’il avait voulu fuir, il serait parti depuis longtemps.

Il allait probablement combattre fièrement jusqu’à la fin, puis mourir satisfait.

Sidamo réfléchissait comme s’il s’agissait du problème de quelqu’un d’autre. Son corps était déjà sur le déclin, et ce fait ne le dérangeait pas. Mais il ne comptait pas mourir dans un tel endroit. Il ne comptait pas mourir d’une mort futile. Il allait survivre, même si cela nécessitait de ramper dans la boue.

Il prévoyait de survivre, peu importe le coût.

Je ne peux pas mourir maintenant. J’ai encore tant à faire.

 

—Vander, isolé dans son bureau.

Depuis le début de la matinée, il contemplait une simple lettre.

Il était troublé. Cela allait probablement influencer sa vie toute entière. Il devait donc réfléchir prudemment.

Il agrippa avec force un pinceau, puis écrivit lentement une réponse. Après avoir attendu que le sceau de cire sèche, il regarda autour de lui et quitta son bureau.

« ……Après ça, je ne pourrai plus retourner en arrière, huh. La personne qui me sourira au final, sera-t-elle une Déesse, ou un Dieu de la Mort ? »

 Murmura Vander, se rappelant la silhouette de son officier supérieure. Il laissa échapper un large soupir puis, le regard dirigé vers un certain endroit du château, il se mit en marche.

 

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3 pensées sur “La Fille Qui a Mangé la Mort – Chapitre 15

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    4 janvier 2018 à 17 h 02 min
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    Merci pour le chapitre

    Répondre
  • Avatar
    4 janvier 2018 à 23 h 45 min
    Permalink

    Merci pour le chapitre.

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  • Avatar
    4 janvier 2018 à 23 h 46 min
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    il a que moi ou c’étais évident que Vander allé partir ?!
    Merci pour les chapitres

    Répondre

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